Aujourd’hui, 2 octobre 2026, marque le 89e anniversaire du début de l’un des épisodes les plus tragiques de l’histoire haïtiano-dominicaine. Le massacre de milliers d’Haïtiens et de personnes d’origine haïtienne, ordonné sous la dictature de Rafael Leónidas Trujillo.
Le 2 octobre 1937, sur l’île d’Hispaniola, que Haïti et la République dominicaine partagent depuis plus de 90 ans à cette époque, une population fut traquée non pas pour un crime qu’elle aurait commis, mais parce qu’elle était considérée comme haïtienne.
Cet événement est connu sous plusieurs noms. En Haïti, on parle notamment de Kout Kouto. En République dominicaine, l’expression El Corte, « la coupe », est également employée. L’appellation française « massacre du Persil » vient du récit selon lequel des soldats dominicains auraient demandé à certaines personnes de prononcer le mot espagnol perejil, qui signifie « persil », afin d’identifier celles qu’ils soupçonnaient d’être haïtiennes.
Mais derrière cette histoire, devenue presque légendaire, se trouve une réalité historique bien plus vaste : une opération de violence organisée par l’État dominicain contre des Haïtiens et des personnes d’ascendance haïtienne vivant dans les régions frontalières et dans certaines zones du Cibao.
Une frontière qui n’était pas étanche
Avant le massacre, la frontière entre Haïti et la République dominicaine n’était pas une ligne séparant deux mondes totalement distincts.
Depuis longtemps, des populations circulaient d’un côté à l’autre de l’île. Des familles vivaient dans les zones frontalières depuis plusieurs générations. Des Haïtiens travaillaient dans l’agriculture dominicaine, tandis que des personnes nées en République dominicaine avaient des parents ou des grands-parents haïtiens.
Cette réalité rend une précision historique essentielle : les victimes de 1937 n’étaient pas toutes des migrants haïtiens récemment arrivés. Une part importante d’entre elles était née en République dominicaine. Certaines étaient même dominicaines selon le principe du droit du sol qui prévalait alors dans le pays.
Le massacre ne fut donc pas simplement une opération contre des « étrangers ». Il frappa aussi des populations que l’État dominicain décida de considérer comme étrangères, suspectes ou indésirables. Des travaux de Lauren Derby et Richard Turits montrent que beaucoup de victimes étaient nées et avaient grandi sur le sol dominicain, parfois dans des familles établies dans la région depuis plusieurs générations.
Le régime de Trujillo
En 1937, la République dominicaine était dirigée par le dictateur Rafael Leónidas Trujillo, arrivé au pouvoir en 1930.
Son régime cherchait à renforcer son contrôle sur le territoire, notamment dans les zones frontalières, et à imposer une vision exclusive de l’identité nationale dominicaine. Dans ce contexte, la présence de populations haïtiennes, noires et afro-caribéennes fut progressivement transformée en problème politique et national.
Les historiens soulignent que le massacre ne doit pas être expliqué uniquement par l’existence d’une haine populaire ancienne et généralisée entre les deux peuples. Selon les recherches de Lauren Derby et Richard Turits, la violence de l’État trujilliste a elle-même joué un rôle majeur dans le renforcement de l’antihaitianisme. Le massacre n’a donc pas seulement été le produit d’une idéologie : il a aussi contribué à imposer et à diffuser cette idéologie.
Ce drame est l’histoire d’un État qui a transformé une différence culturelle, linguistique et raciale en menace politique, puis qui a utilisé la violence pour redessiner la frontière dans les esprits comme sur le territoire.
« Perejil » : un symbole du massacre
Le récit le plus connu raconte que des soldats présentaient une branche de persil aux personnes arrêtées et leur demandaient de prononcer le mot espagnol perejil.
Selon cette histoire, les personnes créolophones qui ne parvenaient pas à prononcer le mot selon les attentes des soldats pouvaient être identifiées comme haïtiennes et mises à mort.
Ce récit est profondément ancré dans la mémoire collective. Toutefois, les historiens invitent à ne pas réduire le massacre à ce seul « test du persil ». Les victimes furent également identifiées par leur apparence, leur langue, leur accent, leur nom, leur lieu de résidence ou leur origine familiale. La violence était organisée et systématique ; elle ne dépendait pas simplement d’un mot mal prononcé.
Le persil est donc devenu le symbole du massacre. Mais le massacre ne fut pas causé par le persil. Il représente plutôt une logique de tri meurtrière : déterminer qui était jugé « haïtien », puis faire de cette classification une question de vie ou de mort.
Une violence d’État organisée
La phase principale du massacre se déroula au début du mois d’octobre 1937, notamment dans les régions frontalières du nord-ouest de la République dominicaine. Des unités de l’armée dominicaine furent mobilisées pour tuer ou chasser les Haïtiens et les Dominicains d’origine haïtienne vivant dans ces zones.
Hommes, femmes et enfants furent assassinés. Les victimes furent tuées à la machette, au couteau et par d’autres moyens. L’usage d’armes blanches aurait notamment permis aux soldats de limiter le bruit des tirs et d’empêcher certaines communautés voisines d’être alertées à temps.
Le nombre exact de victimes reste impossible à établir avec certitude. Les archives sont incomplètes, de nombreuses familles furent dispersées et plusieurs corps furent enterrés, abandonnés ou jetés dans des cours d’eau.
Les estimations varient. Richard Turits a avancé le chiffre d’environ 15 000 morts. D’autres travaux retiennent une fourchette de 17 000 à 20 000 victimes. Il est donc plus juste de parler de plusieurs dizaines de milliers de personnes touchées par cette campagne de terreur, dont au moins 15 000 auraient été tuées.
Ce qui ne fait pas débat, en revanche, est l’ampleur de la tuerie ainsi que le rôle central de l’armée et du régime de Trujillo.
Le paradoxe des victimes
Le massacre du Persil révèle une tragédie fondamentale : une personne peut être considérée comme étrangère dans le lieu même où elle est née.
La frontière n’était pas seulement une ligne sur une carte. Elle devint une frontière imposée dans les esprits, dans les familles, dans les villages et dans les corps. Lorsque cette frontière mentale fut transformée en politique d’État, des milliers de personnes furent condamnées parce qu’elles parlaient une langue, avaient un accent, portaient un nom ou appartenaient à une famille considérée comme haïtienne.
Des personnes qui avaient travaillé la terre, construit des villages, élevé des enfants et vécu pendant des décennies en République dominicaine furent soudainement traitées comme si elles n’avaient aucune place dans le pays.
Les conséquences diplomatiques
Le massacre provoqua une grave crise entre Haïti et la République dominicaine. Les États-Unis, Cuba, le Mexique et d’autres acteurs internationaux suivirent l’affaire, dans le contexte de la politique de bon voisinage menée par Washington dans les Caraïbes et en Amérique latine.
En janvier 1938, la République dominicaine accepta de verser une indemnité de 750 000 dollars américains à Haïti. Toutefois, environ 525 000 dollars seulement furent finalement versés. Surtout, le gouvernement dominicain refusa de reconnaître formellement sa responsabilité dans le document d’accord.
Cette indemnisation ne pouvait évidemment pas réparer la perte des vies humaines, la destruction des familles, le déplacement des survivants ni la peur laissée dans les communautés frontalières.
La mémoire et le présent
Quatre-vingt-neuf ans plus tard, la mémoire de cette tragédie demeure insuffisante.
Il ne s’agit pas seulement de réclamer un hommage international. Il s’agit de constater que ce massacre n’a pas toujours reçu la place qu’il mérite dans la mémoire collective, dans l’enseignement de l’histoire et dans les débats publics, en Haïti comme en République dominicaine.
Beaucoup de victimes sont mortes sans sépulture connue. Beaucoup de noms ont été effacés. Beaucoup de familles n’ont jamais obtenu de reconnaissance, de vérité complète ni de justice.
Pourtant, le massacre du Persil ne devrait pas être une histoire parmi tant d’autres dans nos livres. Il doit faire partie de notre mémoire nationale et de notre conscience historique.
Se souvenir ne signifie pas nourrir la haine entre les peuples haïtien et dominicain. Se souvenir signifie reconnaître la dignité de chaque victime. Se souvenir signifie refuser qu’un être humain soit considéré comme inférieur, indésirable ou sacrifiable à cause de sa nationalité, de sa couleur de peau, de sa langue ou de ses origines.
Cette mémoire est aussi liée au présent. Des institutions internationales ont récemment exprimé leurs inquiétudes face à l’augmentation des expulsions de personnes haïtiennes depuis la République dominicaine, y compris de femmes enceintes, de mères et d’enfants. En avril 2025, l’Organisation internationale pour les migrations a signalé environ 20 000 retours ou expulsions vers Haïti au cours d’un seul mois.
Il est essentiel de parler de ces réalités avec rigueur, sans confondre les politiques actuelles avec le massacre de 1937. Mais il est tout aussi essentiel de reconnaître que la mémoire du passé doit nous rendre plus vigilants face aux discriminations, aux expulsions collectives, au profilage racial et aux traitements inhumains.
Conclusion
En ce jour de mémoire, je rends hommage à tous nos ancêtres assassinés durant le massacre de 1937.
Je rends hommage à toutes les victimes dont les noms ont été oubliés, aux familles dispersées, aux survivants qui ont porté cette douleur toute leur vie et à tous ceux qui ont été forcés de fuir pour sauver leur existence.
Je pense également à tous les Haïtiens et toutes les Haïtiennes qui, aujourd’hui encore, traversent la frontière à la recherche de travail, de sécurité ou d’une vie meilleure. Beaucoup le font non par choix, mais parce que les difficultés de notre pays les y poussent.
À toutes celles et tous ceux qui vivent loin de chez eux, dans la peur, la précarité, la discrimination ou l’humiliation, j’envoie ma force, mon respect et mon amour.
Puissiez-vous garder la tête haute.
Puissiez-vous continuer à vous battre pour votre dignité, votre vie et votre avenir.
Je demande justice pour celles et ceux qui sont tombés en 1937.
Je demande justice pour celles et ceux dont les noms ont disparu dans le silence.
Je demande que nous n’oublions jamais.
Car un peuple ne peut pas construire son avenir en laissant ses morts disparaître de sa mémoire.
Haïti avant tout.
Références
● Belleau, Jean-Philippe. « Massacres perpetrated in the 20th Century in Haiti », Mass Violence and Resistance Research Network, Sciences Po. Cette source reprend les principales estimations du nombre de victimes, la chronologie d’octobre 1937 et les informations relatives à l’indemnité de 1938.
● Turits, Richard Lee. « A World Destroyed, a Nation Imposed: The 1937 Haitian Massacre in the Dominican Republic », Hispanic American Historical Review, vol. 82, no 3, 2002, p. 589-635. Cet article est l’une des références universitaires majeures sur le massacre, ses victimes et la politique frontalière du régime de Trujillo.
● Derby, Lauren H., et Richard L. Turits. Terreurs de frontières : le massacre des Haïtiens en République dominicaine en 1937. Port-au-Prince, Centre Challenges, 2021. Cet ouvrage insiste notamment sur le fait que de nombreuses victimes étaient nées en République dominicaine et sur le rôle de la violence d’État dans la consolidation de l’antihaitianisme.
● U.S. Department of State, Office of the Historian. Foreign Relations of the United States, 1938, The American Republics, Volume V. Les documents diplomatiques américains permettent de suivre les négociations entre les gouvernements haïtien et dominicain après le massacre.
● Nations unies, actualités. « UN alert over rising deportations of Haitian mothers and newborns from Dominican Republic », 24 avril 2025 ; et « Haiti: Mass displacement and deportation surge amid violence », 1er mai 2025. Ces publications documentent les préoccupations internationales récentes concernant les expulsions de personnes haïtiennes.

