Dans la nuit du 7 juillet 2021, le président haïtien Jovenel Moïse a été assassiné dans sa chambre à coucher, sous les yeux de son épouse blessée. Une cinquantaine de commandos colombiens ont pris d’assaut sa résidence privée à Pétion-Ville, plongeant Haïti dans une crise sans précédent. Cet assassinat a déclenché une vague de violence des gangs et un chaos généralisé, forçant plus d’un million de personnes à fuir leur foyer. Cinq ans après le drame, le procès des suspects se déroule simultanément devant les juridictions haïtienne et américaine, créant une dualité judiciaire fascinante. Alors que Miami prononce des condamnations retentissantes, Port-au-Prince peine à faire avancer son enquête dans un climat d’insécurité chronique.
Le Volet Américain : Le cerveau et le financement
L’enquête américaine a révélé que le complot a été largement ourdi depuis la Floride, où plusieurs suspects résidaient. Des hommes comme Arcángel Pretel, ancien informateur du FBI, et Antonio Intriago, propriétaire d’une entreprise de sécurité à Miami, sont au cœur du dispositif. Ces individus ont recruté des commandos colombiens pour mener l’opération, croyant agir sur ordre d’un tribunal haïtien légitime. Pourtant, les preuves présentées au tribunal fédéral de Miami démontrent une tout autre réalité : les conspirateurs cherchaient à installer un président fantoche pour profiter de contrats lucratifs. Leur motivation, selon les procureurs, était leur cupidité, leur arrogance et leur soif de pouvoir.
La traque financière et le cadre légal américain
Les procureurs américains ont retracé les flux financiers du complot jusqu’à Walter Veintemilla, un courtier en prêts hypothécaires équatoriano-américain, qualifié d’« homme de l’argent ». Les transferts bancaires et messages textes ont prouvé que le financement de l’opération transitait par des comptes en Floride. La loi américaine sur la conspiration criminelle transnationale a permis aux autorités d’arrêter et de juger ces suspects sur le sol américain. Les États-Unis ont également invoqué la loi sur la neutralité, qui interdit d’entreprendre une expédition militaire étrangère illégale depuis leur territoire. Ce cadre juridique robuste explique pourquoi six personnes ont déjà plaidé coupable et plusieurs ont reçu des condamnations à perpétuité.
Le Volet Haïtien : Une quête de vérité entravée
À Port-au-Prince, la situation judiciaire contraste radicalement avec l’efficacité américaine. Plusieurs juges d’instruction se sont succédé, tous entravés par les menaces, les démissions et le manque chronique de moyens. Les mercenaires colombiens arrêtés sur place et les agents de sécurité haïtiens restent détenus sans procès définitif, dans des conditions désastreuses. L’instabilité politique chronique d’Haïti, aggravée par le contrôle des gangs sur la capitale, paralyse toute avancée significative de l’enquête locale. Joseph F. Badio, ancien fonctionnaire du ministère de la Justice haïtien, soupçonné d’être l’architecte de l’assassinat, a finalement été arrêté en 2023 mais attend toujours son procès en Haïti.
Analyse : Une souveraineté judiciaire en question
Le procès à Miami soulève un paradoxe fondamental : s’agit-il d’une aide bienvenue ou d’une ingérence judiciaire dans les affaires intérieures d’Haïti ? Pour les victimes, ce sentiment d’une « justice exportée » laisse un goût amer, car elle ne permet pas toujours d’identifier les commanditaires intellectuels restés en Haïti. Les condamnations prononcées en Floride concernent des exécutants et des financiers, mais pas les véritables cerveaux de l’opération.
Ce double procès révèle l’état désastreux des institutions haïtiennes, incapables de juger leurs propres affaires criminelles les plus graves. La frustration grandit parmi les proches du président assassiné, qui réclament toujours la vérité complète sur cette tragédie nationale.
Au bout du compte, si Miami apporte des réponses précises sur le « comment » de l’assassinat, le financement, la logistique et les conspirateurs américains, Port-au-Prince détient toujours les clés du « qui » : les commanditaires finaux restés en Haïti. Le verdict historique rendu en Floride ne doit pas faire oublier que l’enquête haïtienne demeure bloquée par l’insécurité et la faiblesse chronique de l’État de droit.
L’espoir pour Haïti réside désormais dans la capacité de ses institutions à se reconstruire, afin qu’un jour, une justice véritablement souveraine puisse juger les responsables ultimes de ce crime impardonnable.

