Honorés aujourd’hui, confrontés aux promesses non tenues demain : le sort des lauréats

Être lauréat des études classiques en Haïti est l’aboutissement de plusieurs années de discipline, de sacrifices et de persévérance. Pour beaucoup de jeunes, cette réussite est aussi le fruit des efforts consentis par leurs familles qui, malgré des moyens souvent limités, ont fait de l’éducation de leurs enfants une priorité.

Honorer les lauréats à travers des cérémonies de distinction est donc à la fois juste, important et stimulant. Ces initiatives rappellent à la société que le mérite scolaire mérite d’être valorisé et envoient un message positif aux autres élèves : le travail, l’effort et la persévérance peuvent être récompensés.

Interrogés par Explicite NET, Réginald Rémarais, Johnson Édouard Michel et Roberta André, respectivement lauréats des classes terminales en 2005, 2012 et 2017, se disent heureux et reconnaissants d’avoir été honorés lors de cérémonies officielles organisées par l’État haïtien. Ils indiquent que ces cérémonies se sont notamment déroulées au Palais national et au Centre de conventions de la Banque de la République d’Haïti (BRH).

Pour ces anciens lauréats, ces distinctions constituent bien plus qu’une simple reconnaissance académique. Elles représentent un encouragement, un souvenir marquant de leur parcours scolaire et, surtout, un témoignage de la valeur accordée à l’excellence et au mérite dans le domaine de l’éducation.

À l’occasion des cérémonies officielles, il n’est pas rare que soient annoncées des bourses d’études, des dispositifs d’accompagnement, des possibilités de formation ou encore des aides destinées à permettre aux lauréats de poursuivre leurs études supérieures, notamment à l’étranger. Pour certains, en particulier ceux issus de familles modestes, ces opportunités représentent parfois l’unique possibilité d’accéder à l’enseignement universitaire sans imposer une charge financière supplémentaire à leurs proches.

La difficulté survient lorsque certaines promesses tardent à se concrétiser ou restent sans suite. Les délais s’allongent, les procédures deviennent floues et la communication se fait de plus en plus rare. Les jeunes concernés se retrouvent alors dans une situation d’incertitude, tandis que les inscriptions universitaires avancent, les frais académiques s’accumulent et certaines opportunités risquent de leur échapper.

Mme Roberta André, rédactrice, comédienne et photographe.

Souvent, ils sont contraints de revoir leurs projets, de différer leurs études ou de compter exclusivement sur les sacrifices de leurs familles. Une telle situation peut transformer la joie liée à la réussite en un sentiment de frustration, donnant parfois l’impression que la reconnaissance officielle s’arrête au temps des cérémonies, des photographies et des discours.

« Après avoir été honorée comme lauréate, je pensais pouvoir compter sur la bourse d’études qui nous avait été promise. Je me suis donc rendue à plusieurs reprises à la Primature pour en assurer le suivi, mais toutes mes démarches sont restées vaines », témoigne Roberta André, comédienne et photographe, qui ne cache pas sa déception face aux promesses non tenues de l’État haïtien.

Les lauréats ne réclament pas nécessairement un traitement privilégié. Ils espèrent surtout que l’hommage qui leur est rendu se traduise par des mesures concrètes, à la hauteur des distinctions qui leur ont été accordées. Car si l’État choisit de présenter les lauréats issus des dix départements du pays comme des symboles d’excellence et des modèles pour les générations futures, il devrait également veiller à créer les conditions nécessaires pour que cette excellence puisse se poursuivre, se consolider et, à son tour, contribuer au progrès de la première République noire indépendante.

« À l’époque, l’État haïtien avait ouvert pour moi un compte de 50 000 gourdes à la Banque Nationale de Crédit et l’avait alimenté pendant environ six mois à un an. Je lui en suis reconnaissant. Cependant, plus de 20 ans se sont écoulés et la promesse d’une bourse d’études pour me permettre d’aller à l’université n’a toujours pas été respectée », raconte Réginald, PDG de Up to Date English School, à Explicite NET.

Me Réginald Rémarais, avocat | PDG Up to Date English School.

Le véritable hommage aux lauréats ne devrait pas s’arrêter au moment où leur nom est annoncé au micro et où les applaudissements retentissent. Il devrait se prolonger bien au-delà de la cérémonie, dans les mois et les années qui suivent, à travers des actions concrètes continuellement soutenues par des programmes d’accompagnement clairement définis, financés et accessibles. Chaque lauréat devrait pouvoir connaître précisément les dispositifs mis à sa disposition, savoir à quels avantages il peut prétendre, comment y accéder et vers quelle institution se tourner en cas de difficulté. Car reconnaître l’excellence ne consiste pas seulement à la célébrer ; c’est aussi donner aux talents distingués les moyens de continuer à apprendre, à progresser et à mettre leur savoir au service du pays.

À cet égard, Johnson Édouard, aujourd’hui prêtre du diocèse de Jérémie, se montre particulièrement critique. Il reconnaît n’avoir entrepris aucune démarche pour bénéficier des bourses d’études promises aux lauréats de son époque, étant alors entièrement concentré sur son entrée au séminaire et sa formation à la prêtrise. Il estime toutefois qu’un véritable suivi de la part de l’État faisait défaut pour assurer la mise en œuvre effective de ces promesses.

« Souvent, il existe des programmes de bourses d’études, mais l’État haïtien ne valorise pas les talents à leur juste valeur. Dans la majorité des cas, les choix ne reposent pas sur l’excellence ; ils sont souvent influencés par le favoritisme et les intérêts politiques », déplore-t-il.

Les cérémonies de distinction ne devraient pas être considérées comme une fin en soi, mais comme le point de départ d’un véritable accompagnement. Valoriser les lauréats implique de mettre en place un suivi administratif efficace, de respecter les engagements pris à leur égard et de développer des programmes durables, capables de résister aux changements de circonstances et aux transitions institutionnelles. L’avenir d’un pays se construit aussi dans la manière dont il reconnaît, accompagne et encourage ses jeunes les plus méritants.

Le Révérend Père Johnson Edouard Michel, curé de la paroisse du Sacré-Cœur de Caracolie (Jérémie).

Au-delà des trophées, des certificats et des photographies officielles, les lauréats attendent surtout que les promesses formulées en leur honneur se traduisent en opportunités concrètes. Les applaudir est important et stimulant, mais leur donner les moyens de poursuivre leur parcours est nécessaire et indispensable. C’est en transformant la reconnaissance du mérite en actions tangibles que les distinctions pourront continuer à inspirer les générations futures et à renforcer la confiance des jeunes dans les institutions de leur pays.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

Partager la publication :

Articles Similaires

Articles Similaires

Inscrivez-vous à notre newsletter