L’Équipe de Recherche Scientifique de l’Université Publique de la Grand’Anse (ERS-UPGA) vient de rendre publique une étude d’envergure sur l’état du système éducatif départemental. Intitulée « Infrastructures scolaires et profil des acteurs de l’éducation dans la Grand’Anse », cette recherche, menée par le Dr Jean Rony Medy et les professeurs Louis Joalins Lafortune, Paul Elisée St-Sauveur et Alex Guillaumaitre dresse un diagnostic sans complaisance. Entre locaux insalubres, carence matérielle et déficit de qualification du personnel, le rapport expose les défaillances structurelles de l’enseignement régional.
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Conduite en mai 2025 par une trentaine d’étudiants et d’enseignants-chercheurs, l’enquête visait à mesurer la qualité des bâtiments et les compétences académiques du personnel éducatif et administratif. Sur 294 établissements contactés, 282 ont accepté d’ouvrir leurs portes aux enquêteurs. L’étude englobe 75 659 apprenants, dont 39 675 garçons et 35 984 filles, répartis du préscolaire au secondaire. De plus, 4 970 enseignants et moniteurs ont également été répertoriés.
Des infrastructures vétustes et non inclusives
Le premier volet du rapport révèle des conditions d’apprentissage alarmantes : plus de 90 % des écoles enquêtées enfreignent les critères de base fixés par la Direction du Génie Scolaire du Ministère de l’Éducation Nationale et de la Formation Professionnelle (MENFP). Plus de 82 % des établissements ne disposent d’aucune cour de récréation. L’absence récurrente de cloisons entre les salles de classe provoque un encombrement sonore permanent qui nuit à la concentration.

L’absence de tableaux fonctionnels ou de bancs contraint régulièrement certains élèves à apporter leur propre siège. La moitié des structures (50 %) ne propose aucune cantine scolaire, plus de 33 % manquent de blocs sanitaires et seulement 21 % bénéficient d’un accès occasionnel à l’électricité. Alors que 43 % des apprenants, soit 32 533 enfants, vivent avec des déficiences visuelles ou des handicaps moteurs, les dispositifs d’accueil adaptés et les rampes d’accès sont quasi inexistants.
Un niveau académique en décalage avec les normes
Le second axe de l’étude montre un fossé criant entre le niveau réel des intervenants et les exigences administratives requises par l’État.
Sur les 4 970 enseignants recensés, 93 % ont décliné la communication de leurs pièces académiques.

Parmi les 325 répondants, 40,3 % possèdent une formation n’ayant aucun lien avec la pédagogie (le droit, l’agronomie et la comptabilité figurant parmi leurs spécialités), tandis que les autres n’ont pas dépassé la 3ᵉ année du secondaire.
Du côté de la direction, l’opacité reste forte. Plusieurs responsables ont refusé de présenter leur CV. Parmi les répondants figurant à la tête d’écoles, certains n’ont jamais terminé le cycle secondaire, et 22 prêtres ou pasteurs dirigent des établissements sans aucune qualification en gestion scolaire.
Les pistes de redressement formulées par l’UPGA
Face à cette dégradation globale, les chercheurs de l’UPGA proposent quatre leviers d’action prioritaires :
Premièrement, il s’agit pour eux de prioriser l’intégration des diplômés en sciences de l’éducation. Il convient de réorienter le recrutement vers les diplômés des Universités Publiques Départementales (UPD), aujourd’hui marginalisés par le sous-emploi.
Deuxièmement, dépolitiser la gestion éducative en instaurant des concours publics transparents pour la nomination des directeurs départementaux et des enseignants.
Ensuite, toujours selon les recommandations des chercheurs, l’État haïtien, à travers le MENFP, doit mettre aux normes les infrastructures. Il est impératif de faire en sorte que les écoles publiques soient dotées d’espaces sanitaires, de cantines et d’accès adaptés.
Et en dernier lieu, restaurer la régulation étatique. Le rapport recommande d’encadrer rigoureusement le secteur privé afin d’assurer une offre éducative équitable sur tout le territoire.
L’État face à ses responsabilités
Le rapport de l’ERS-UPGA dépasse le simple constat technique : il formalise un procès en carence contre l’État haïtien. Si l’école dans la Grand’Anse s’enfonce dans la précarité, c’est avant tout le résultat d’une démission institutionnelle prolongée sur plusieurs fronts.
1- La démission de la fonction régulatrice
L’admission d’écoles dépourvues de cloisons, de sanitaires ou d’accès pour les élèves en situation de handicap témoigne de l’absence totale de contrôle du MENFP et de la Direction du Génie Scolaire. En laissant proliférer des espaces non conformes, la puissance publique abandonne son rôle de tuteur des normes et tolère que la sécurité des enfants soit compromise.
2- Le refus du contrôle et la complicité du secteur
Le chiffre est parlant : 93 % des enseignants ont refusé d’afficher leurs qualifications. Ce taux de rétention d’informations traduit un climat d’impunité toléré par les autorités régionales. L’absence de vérification formelle des compétences transforme l’espace de la classe en un marché informel du travail où la maîtrise de la pédagogie devient accessoire.

3- Le paradoxe de la formation sans emploi
Alors que l’État finance les Universités Publiques Départementales (UPD) pour former des cadres spécialisés en sciences de l’éducation, ces diplômés sont systématiquement écartés au profit du clientélisme politique ou du recrutement arbitraire. Cette gestion absurde crée un double préjudice : le gaspillage des deniers publics dédiés à la formation académique et la détérioration continue de la qualité de l’enseignement dispensé aux enfants de la région.
4- La privatisation par abandon
En ne garantissant ni cantines, ni sanitaires, ni électricité dans ses propres structures, l’État délègue de fait l’éducation au secteur privé informel et aux initiatives confessionnelles, sans imposer de cahier des charges préétabli. L’éducation, au lieu d’agir comme un levier de mobilité sociale et d’équité, devient un facteur de reproduction des inégalités territoriales et sociales.
Pourtant, l’article 32.1 de la Constitution haïtienne de 1987 amendée stipule sans ambiguïté que la première charge de l’État et des collectivités territoriales est la scolarisation massive et gratuite. Malheureusement, sur le terrain, la réalité est tout autre.
Sortir des discours de « refondation » sans lendemain
Les assises et les slogans sur la « refondation du système » ou la « restauration de l’autorité de l’école » se succèdent au fil des ministères sans impact mesurable sur le terrain. Pour que l’éducation redevienne un levier de développement durable et d’égalité des chances, la puissance publique doit dépasser le stade des promesses. Cela exige un investissement financier direct, la dépolitisation des recrutements par concours public, la normalisation urgente des bâtiments scolaires et l’intégration prioritaire des professionnels formés par les universités publiques du pays.

