Frontière Haïti–République dominicaine : la crise qui ne dit pas son nom

Malgré les différends politiques, les échanges commerciaux entre les deux pays revêtent une importance majeure. Pour Haïti, la République dominicaine constitue l’une des principales sources d’approvisionnement en produits alimentaires, matériaux de construction, médicaments, etc. Les marchés frontaliers et ces échanges commerciaux permettent à des millions d’Haïtiens d’accéder à des produits essentiels.

De son côté, la République dominicaine exporte une quantité importante de marchandises vers Haïti, faisant de ce dernier un marché stratégique pour de nombreuses entreprises dominicaines. Chaque année, des centaines de millions de dollars de produits dominicains sont vendus sur le marché haïtien.

Transport de marchandises près de la frontière. CP : Le Nouvelliste Haïti.

Pour beaucoup d’entreprises, de commerçants et de producteurs dominicains, Haïti représente un débouché économique incontournable. Lorsque les échanges sont interrompus, les pertes se font également sentir du côté dominicain, notamment dans les provinces frontalières où une part significative de l’activité économique dépend du commerce avec Haïti.

Ainsi, nous nous trouvons face à une interdépendance qu’il est très difficile d’ignorer : chaque fermeture de la frontière entraîne rapidement des conséquences visibles (hausse des prix, pénuries de certains produits, ralentissement des activités commerciales) et des pertes financières importantes pour les commerçants des deux côtés. À ce propos, un jeune économiste haïtien de 28 ans vivant à Ouanaminthe, ville frontalière, souligne que « la République dominicaine nourrit considérablement le ventre d’Haïti, mais Haïti remplit une bonne partie de la poche de la République dominicaine ». C’est une interdépendance à la fois nourricière et économique que même les crises politiques les plus aiguës ne parviennent pas à effacer.

Au-delà des tensions diplomatiques et des défis migratoires, un autre phénomène alimente le malaise à la frontière : les allégations récurrentes de corruption lors des contrôles. Être contraint de verser des pots-de-vin à certains policiers dominicains en uniforme pour pouvoir poursuivre son trajet ou éviter des retards prolongés est une pratique largement répandue. Dans certains cas, ces policiers menacent les voyageurs, les commerçants et les transporteurs de marchandises de sanctions s’ils refusent de payer.

« Deux policiers m’ont barré la route et m’ont dit que si je ne coopérais pas, ils m’accuseraient de transporter de la drogue. Le pire, c’est qu’ils m’ont dit : “voyons voir qui va être la victime” », confie Jacqueline, diplômée en relations internationales, qui traversait légalement la frontière (via Ouanaminthe-Dajabón) pour prendre un vol à Saint-Domingue à destination de la France.

Un soldat de la République dominicaine monte la garde à la frontière avec Haïti, à Pedernales, le 20 juin 2024. CP : AFP

Ces pratiques, qui prennent la forme de paiements informels et illégaux exigés pour le passage de personnes ou de marchandises, portent atteinte à l’État de droit, nourrissent un sentiment d’injustice et sapent la confiance envers les institutions chargées de la sécurité frontalière. Elles contribuent également à renchérir le coût du transport et du commerce transfrontalier, coûts qui sont souvent répercutés in fine sur les consommateurs.

Marquée par cette confrontation avec les deux policiers, Jacqueline ne cache pas son inquiétude et le traumatisme subi : « J’avais très peur que la situation ne dégénère. J’ai été obligée de leur donner de l’argent, malgré le budget limité dont je disposais pour mon voyage. »

La lutte contre la corruption demeure donc un enjeu majeur pour les autorités des deux pays. Une gestion frontalière efficace ne repose pas uniquement sur des contrôles renforcés, mais exige aussi de la transparence, la responsabilisation des agents publics et le respect des droits des voyageurs. Restaurer la confiance passe par la mise en place de mécanismes de contrôle crédibles, l’application de sanctions en cas d’abus avérés, et une coopération bilatérale visant à garantir un traitement équitable à toutes les personnes franchissant la frontière.

Pour de nombreux Haïtiens, la frontière avec la République dominicaine représente à la fois un espoir et un danger. Chaque année, des milliers de personnes la traversent dans l’espoir d’améliorer leurs conditions de vie en trouvant un emploi dans divers secteurs (construction, agriculture, commerce, services domestiques).

Pour beaucoup, cette migration est motivée par le manque d’opportunités économiques en Haïti, où le chômage, la faiblesse des revenus et l’insécurité grandissante liée à la violence des groupes armés rendent le quotidien particulièrement difficile. La proximité géographique fait ainsi de la République dominicaine une destination de premier recours pour ceux qui cherchent à subvenir aux besoins de leur famille.

Le poste-frontière de Belladère-Elias Pina est intensément fréquenté par des commerçants en tous genres depuis des décennies. Photo : Radio-Canada / Benoît Roussel

Cependant, ce parcours est souvent semé d’embûches et de risques. Les migrants haïtiens sont confrontés aux contrôles stricts des autorités dominicaines, qui intensifient régulièrement les opérations de surveillance frontalière et procèdent à des expulsions de personnes en situation irrégulière. En plus de vivre dans la crainte constante d’être arrêtés ou renvoyés en Haïti, certains subissent des discriminations, de l’exploitation au travail ou des violations de leurs droits fondamentaux. La frontière devient ainsi un espace marqué par l’incertitude, où l’espoir d’une vie meilleure se heurte à une réalité brutale.

Par ailleurs, la République dominicaine ne constitue pas uniquement une destination finale pour les migrants haïtiens. En raison des difficultés de transport international et de l’absence de liaisons aériennes commerciales directes entre Haïti et de nombreux pays, elle sert également de zone de transit. De nombreux Haïtiens traversent la frontière pour rejoindre les aéroports dominicains et poursuivre leur voyage vers l’Amérique du Nord, d’autres pays des Caraïbes ou l’Europe. Cette fonction de transit renforce encore l’importance stratégique de la frontière dans les dynamiques migratoires régionales.

La frontière entre Haïti et la République dominicaine n’est pas seulement une ligne de démarcation entre deux États ; elle est le reflet visible d’une crise profonde, aux racines économiques, sociales, politiques et sécuritaires.

« Quand je vois les conditions de vie des gens à la frontière, à Ouanaminthe, je suis scandalisée. Je me dis que ce n’est pas possible. Pourtant, j’ai l’impression que cette réalité est acceptée, parce que personne ne dit rien », déplore Jacqueline.

Arrestations et expulsions collectives arbitraires d’Haïtiens par les agents de l’immigration dominicaine. CP : OuestFrance

Il est évident qu’aucune solution pérenne ne pourra émerger sans une amélioration des conditions de vie en Haïti. Tant que l’instabilité politique, la pauvreté et l’insécurité continueront de ronger le pays, les mouvements migratoires persisteront.

Les deux États ont tout intérêt à privilégier les mécanismes de coopération plutôt qu’à exacerber les tensions. Le dialogue diplomatique, la conclusion d’accords économiques équitables et la protection des droits humains demeurent indispensables pour éviter que la frontière ne se transforme en un foyer de crise permanent. Car au-delà des barrières, des postes de contrôle et des discours politiques, cette frontière relie deux peuples que la géographie a condamnés à cohabiter sur la même île. Aucune crise ne pourra être résolue durablement sans la pleine reconnaissance de cette réalité fondamentale.

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