Pour marquer la date du 14 août 2026, qui consacre le 235e anniversaire de la cérémonie du Bois-Caïman, dirigée en 1791 par le célèbre prêtre vaudou Dutty Boukman et qui a donné lieu à l’insurrection des esclaves à Saint-Domingue, une importante conférence-débat s’est tenue à l’avenue Émile Roumer (Bordes #13).

Organisée sous la houlette de l’initiative Grandans REVEYE, elle s’est déroulée sur le thème : « Bwa Kayiman : yon memwa pou reveye Konsyans Nasyonal ». Débutée vers 19 heures, cette soirée animée par ladite organisation sociopolitique locale a rassemblé citoyens, militants et passionnés de la culture haïtienne autour de la quête de souveraineté et de dignité, dans un vibrant climat patriotique et de recueillement historique.
Une cérémonie aux trois dimensions
La modération de la soirée a été assurée par Claeford Auguste, qui a posé dès l’ouverture les jalons de la rencontre. Dans son propos introductif, il a souligné que faire mémoire du Bois-Caïman ne relève pas de la simple commémoration académique. Selon lui, cette cérémonie revêt une triple portée indissociable : une dimension mythique, ancrée dans notre récit fondateur ; une dimension mystique, liée à nos racines spirituelles ; et une dimension politique, orientée vers la libération et l’autodétermination du peuple haïtien.
Prenant la parole, l’intervenant Fleurant Robert a placé le célèbre serment de Dutty Boukman au centre de son argumentation, rappelant qu’il constitue l’acte fondateur de la liberté haïtienne :
« Bondye ki fè latè, ki fè solèy, ki klere nou an wo !
Bondye ki soulve lanmè, ki fè gronde loray !
Bondye nou ki gen zorèy pou tande ! Ou ki kache nan nyaj !
K ap gade n kote nou ye la ! Ou wè tout sa blan fè nou sibi !
Dye blan mande krim ! Bondye ki nan nou an vle byenfè !
Bondye ki nan nou an, ki si bon, si jis ! Li òdone nou vanjans !
Se li k ap kondi bra nou ! Pou nou ranpòte laviktwa !
Se li k ap ban n asistans ! Nou tout fèt pou nou jete pòtrè dye blan yo ki swaf dlo nan je !
Koute vwa libète ! Libète k ap chante nan kè nou ! »
Boukman Dutty, connu pour avoir dirigé la cérémonie du Bois-Caïman.
Pour l’ancien candidat à la députation, la mémoire du Bois-Caïman ne doit pas rester pétrifiée dans le passé. Pour lui, la mission historique ultime du peuple haïtien aujourd’hui est d’élever sa conscience collective jusqu’à « Devenir un LWA ». C’est-à-dire incarner une force spirituelle et matérielle indomptable, capable de transformer la réalité nationale.
L’appel au changement éthique et spirituel
Afin de marquer l’ouverture solennelle des travaux, la vodouisante Madame Marie Garlène Dupoux a symboliquement allumé une étoile, geste rituel visant à ouvrir les portes de la mémoire et à rendre un hommage vibrant aux ancêtres nègres marrons. D’une voix chargée d’émotion, elle a ensuite entonné le chant emblématique du Samba Azor :
« Boukman o, nan Bwa Kayiman, nou nonmen non ou, nou pa detounen w, papa Boukman o, nou wè ase. »

L’intervention de Mme Dupoux s’est développée autour de trois axes fondamentaux. Elle a d’abord plaidé pour un rassemblement véritable, soulignant la nécessité vitale d’unir les forces vives du pays au-delà des divisions intestines. Ensuite, la panéliste a mis l’accent sur la spiritualité, invitant l’auditoire à un réenracinement dans nos valeurs ancestrales afin de retrouver une boussole morale. Enfin, elle a abordé la question du comportement, insistant sur l’importance de concrétiser nos idéaux à travers des actes quotidiens et citoyens.
Mme Dupoux, qui est également styliste, a particulièrement insisté sur l’éthique individuelle en lançant des appels percutants à l’assistance : « Pa kite yo achte nou », « Chanje tèt nou, pou nou chanje Ayiti », ou encore « Ayiti nou vle a pap fèt nan bouch, l ap fèt nan konpòtman ».
Un dialogue citoyen au cœur des préoccupations actuelles
L’un des moments les plus intenses de la soirée a été la phase d’échange entre le panel d’intervenants et le public présent. Loin d’être de simples auditeurs passifs, plusieurs participants ont pris la parole pour poser des questions de fond et enrichir la réflexion, articulant leurs interventions autour de trois préoccupations majeures.
Dans un premier temps, l’application concrète au quotidien a été au cœur des débats. Plusieurs membres de l’assistance ont interrogé les panélistes sur la manière de traduire l’héritage spirituel du Bois-Caïman en actions politiques et sociales concrètes face à la crise actuelle. Ensuite, la question de la jeunesse et de la transmission a été soulevée. Amenant ainsi une réflexion sur la responsabilité des aînés dans le transfert de cette mémoire historique aux nouvelles générations, qui se retrouvent souvent déconnectées de leur identité culturelle.

En ce qui concerne la lutte contre la corruption morale, les participants ont vivement réagi à l’appel de Mme Dupoux, soulignant la difficulté, mais surtout la nécessité absolue, de préserver la dignité individuelle dans un contexte de grande vulnérabilité économique.
Cet espace de dialogue citoyen a permis de croiser les perspectives et d’affirmer la volonté commune de transformer la prise de conscience théorique en un engagement patriotique réel.
Une clôture culturelle et fraternelle
Pour couronner cette soirée d’engagement et de mémoire, une partie culturelle particulièrement vibrante a été offerte au public. L’écrivain et poète Caldwell Appolon a ouvert la scène en déclamant avec conviction le poème fondateur de Félix Morisseau-Leroy, « Pa pran pòtrè m » suivi du texte « Devan ».
Par la suite, Anne Stherline Julot a interprété avec virtuosité la composition traditionnelle du Samba Azor, « Boukman o », tandis que Sébastien Duvilaire a prolongé cette immersion musicale à travers plusieurs chants patriotiques.

De leurs côtés Medjeaning Gilot et Madame Marie Garlène Dupoux ont apporté une touche de poésie poignante à ce tableau artistique. Enfin, le groupe Dambagarou a également fait vibrer l’assistance lors d’un show de tambour magistral, enflammant définitivement ce moment de rassemblement.
La convivialité et le partage étant au cœur de la culture haïtienne, l’événement s’est achevé dans une chaleureuse atmosphère de fraternité. Un traditionnel « Manje ansanm », marqué par une dégustation de chiktay, a offert aux intervenants, aux artistes et au public l’occasion de prolonger les échanges en toute simplicité.
Cet instant de fraternité gustative a offert une belle occasion de poursuivre les discussions de manière plus intime, de renforcer les liens de solidarité et de clore la soirée dans le pur esprit de partage hérité de nos ancêtres. En définitive, cette conférence-débat aura réussi le pari de lier l’histoire, la spiritualité, l’art et la convivialité citoyenne, prouvant que le souvenir du Bois-Caïman demeure, plus que jamais, la pierre angulaire de la conscience nationale haïtienne.

