États-Unis : l’illusion d’une terre d’accueil

En effet, les États-Unis ne sont pas un pays ordinaire face à l’immigration. Ils se sont bâtis sur le droit du sol (14ᵉ amendement) et sur l’accueil de vagues successives de peuplement. Pourtant, cette tradition d’ouverture a toujours coexisté avec une méfiance récurrente envers les nouveaux arrivants, des quotas anti-asiatiques de 1882 aux restrictions sur les Européens du Sud en 1924.

Par la suite, dans les années 1990 et 2000, sous Bill Clinton puis après le 11-Septembre, les gouvernements américains ont progressivement militarisé la frontière du Sud-Ouest. L’immigration clandestine n’était plus traitée comme une simple infraction administrative, mais comme un enjeu de sécurité nationale. La création de l’agence ICE (Immigration and Customs Enforcement) en 2003 a doté l’État fédéral d’un bras armé puissant pour traquer et expulser les personnes sans papiers à l’intérieur du pays.

Dès lors, à partir de 2017, la présidence de Donald Trump a marqué une rupture nette dans la gestion de l’immigration, transformant le sujet en une stratégie de repli nationaliste.

Concrètement, face au refus du Congrès de financer le mur frontalier, Donald Trump a utilisé la déclaration d’urgence nationale pour prélever des milliards de dollars dans le budget de la Défense. L’usage massif des décrets présidentiels (executive orders) a permis de modifier les règles d’entrée sans passer par le vote des lois, renforçant ainsi le pouvoir de l’exécutif.

En outre, le TPS (Statut de protection temporaire), créé en 1990 pour accorder un permis de séjour et de travail temporaire aux ressortissants de pays victimes de catastrophes naturelles ou de conflits majeurs, est devenu une cible directe. L’administration Trump a tenté de le révoquer pour des centaines de milliers de ressortissants. Notamment des haïtiens et centraméricains installés depuis des années aux États-Unis. Transformant ainsi une protection humanitaire en une âpre bataille judiciaire fédérale.

De surcroît, la politique Remain in Mexico (« Rester au Mexique ») et l’application du Title 42 (mesure sanitaire) ont permis d’expulser quasi instantanément les migrants franchissant la frontière. Et ceci sans examen individuel de leur demande d’asile. En parallèle, les quotas de réfugiés ont été abaissés à leurs niveaux les plus bas et les visas de travail ont été drastiquement restreints.

Toutefois, sous la présidence de Joe Biden, la gestion migratoire a oscillé entre l’ouverture de voies légales contrôlées et le maintien de contrôles stricts à la frontière, la situation des ressortissants haïtiens devenant l’un des symboles les plus marquants de ces contradictions.

À cet effet, pour désengorger la frontière sud et réduire les franchissements clandestins, l’administration Biden a instauré un programme de liberté conditionnelle humanitaire destiné aux citoyens de quatre pays : Cuba, Haïti, le Nicaragua et le Venezuela. Ce programme permet à des milliers de personnes d’entrer légalement par voie aérienne, munies d’un passeport et soutenues par un sponsor financier aux États-Unis.

Dans le même sillage, pour répondre à l’instabilité sécuritaire et politique aiguë en Haïti, l’administration Biden a étendu et renouvelé à plusieurs reprises le TPS pour les Haïtiens déjà présents sur le sol américain, protégeant ainsi des dizaines de milliers de familles de l’expulsion. Cependant, ces mesures ont suscité une vive opposition des États conservateurs, qui ont attaqué en justice la légalité de ces programmes exécutifs.

Néanmoins, malgré ces voies légales, les États-Unis ont continué d’expulser massivement les migrants arrivés par les voies maritimes ou terrestres non autorisées (notamment lors des évènements de Del Rio au Texas, en 2021). Cette dualité démontre l’incapacité du pouvoir exécutif à mettre en place un cadre migratoire stable sans une réforme globale votée par le Congrès.

Par conséquent, cette polarisation autour de la question migratoire a provoqué des secousses durables dans l’ensemble de la société américaine.

D’une part, la fermeture des frontières entre en collision directe avec les besoins de l’économie. Des secteurs stratégiques : l’agriculture, le bâtiment, l’hôtellerie, les soins, dépendent de la main-d’œuvre étrangère. Le statut précaire des bénéficiaires du TPS et de permis temporaires maintient une part essentielle des travailleurs dans une incertitude permanente.

D’autre part, l’accumulation des procédures d’expulsion a engorgé les tribunaux d’immigration américains, avec plus de deux millions de dossiers en attente. Les tribunaux fédéraux et la Cour suprême sont devenus le champ de bataille privilégié où gouverneurs de droite et associations de défense des droits humains s’affrontent sur la légalité des décrets présidentiels.

Enfin, l’utilisation d’une rhétorique décrivant l’immigration ou les programmes d’accueil comme des menaces sécuritaires a divisé le pays en deux camps. La frontière mexicaine et les programmes humanitaires (comme le TPS ou le programme Biden) sont devenus les principaux sujets de contestation électorale lors de chaque scrutin présidentiel et législatif.

En conclusion, la question migratoire, qu’elle s’incarne dans la construction du mur de Trump ou dans les programmes humanitaires sous Biden face aux crises comme celle d’Haïti a redéfini le visage des États-Unis. En plaçant le contrôle des flux au cœur du débat démocratique, le pays a mis en lumière la fragilité de ses institutions, les besoins réels de son économie et le recul progressif du mythe historique de la terre d’accueil universelle.

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