Ce qu’il faut parfois perdre pour devenir celui que l’on doit être

Il y a des pertes dont le sens ne se révèle que longtemps après qu’elles ont eu lieu. Sur l’instant, elles n’ont pas de visage : une porte qui se ferme prend l’allure d’une défaite, une relation qui s’éteint celle d’un échec, un projet abandonné celle d’un temps perdu. On en vient à mesurer une existence à ce qu’elle a su garder, comme si avancer consistait à ne rien laisser derrière soi. C’est une erreur de perspective assez commune, et assez humaine, mais la vie, elle, ne fonctionne presque jamais ainsi.

Pour accueillir ce qui vient, il faut d’abord consentir à un vide. Grandir commence peut-être là : dans la reconnaissance que certaines personnes ne nous accompagnent qu’un temps, sans que cela diminue ce que ce temps a compté ; que certaines habitudes, nées pour nous protéger, finissent par nous retenir ; et que certaines versions de nous-mêmes doivent s’effacer pour qu’une autre puisse exister. Se sa ki bay lavi nou sans ; on n’est pas ce qu’on a accumulé, mais ce qu’on a su quitter à temps.

Notre histoire, en somme, se compose autant de ce que nous avons choisi que de ce que nous avons été contraints d’abandonner. L’Ecclésiaste l’écrivait déjà : il y a un temps pour toute chose sous les cieux. Un temps pour rester et un temps pour partir. Un temps pour bâtir et un temps pour tout reprendre à zéro. Ce que ce texte ancien ne dit pas, mais que chacun découvre à son heure, c’est la difficulté particulière d’admettre qu’une saison ait pu être belle et se trouver, malgré cela, achevée. Nous confondons trop souvent la fin d’une chose avec son échec.

Pourtant, tout ce qui s’en va ne constitue pas nécessairement une perte. Certaines choses nous quittent simplement parce qu’elles ont accompli ce pour quoi elles étaient là. Certaines portes ne se ferment pas pour nous punir, mais parce que nous n’avions plus à les franchir. Petèt sa w ap pèdi jodi a, se pri pou sekirize moun ou pral ye demen an. Cette pensée n’allège pas la douleur de la séparation. Mais elle peut lui donner une direction.

Viktor Frankl, qui avait traversé ce que peu d’hommes ont traversé, écrivait que celui qui possède un « pourquoi » peut endurer presque n’importe quel « comment ». La formule a beau être devenue familière, elle touche encore à quelque chose de précis : notre capacité à tenir dans l’épreuve dépend moins de sa dureté que de la conviction, même ténue, qu’elle nous mène quelque part.

Alors on continue. Rarement avec certitude, pas toujours avec courage, le plus souvent avec la seule intuition qu’un pas de plus finira par éclairer ce qu’on ne pouvait pas voir depuis le seuil. Pa bezwen wè tout chemen an, fòk ou jis kontinye mache : on n’a pas besoin de voir toute la route, il suffit d’avancer.

Certaines pertes nous brisent. D’autres nous réveillent. Et quelques-unes, avec assez de recul, deviennent les épreuves dont on finit par être reconnaissant. Car devenir soi-même exige, presque toujours, de faire le deuil de qui l’on était. Tout sa w pèdi pa vle di ou pèdi.

C’est même, bien souvent, le contraire. C’est en laissant certaines choses derrière soi que l’on commence, enfin, à avancer.

Un jour, en regardant derrière nous, nous comprenons enfin : Ce que nous pensions être la fin était simplement le début d’une autre histoire.

Alors ne regrette pas tout ce que tu as dû laisser derrière toi.

Remercie même certaines pertes, parce qu’elles t’ont appris.

Elles t’ont fortifié.

Elles t’ont réveillé.

Elles t’ont libéré.

Et peut-être surtout… elles t’ont rapproché de la personne que tu étais destiné à devenir.

Pa pèdi espwa. Pa sispann mache. Pa sispann kwè. Car parfois, pour gagner demain, il faut simplement avoir le courage de laisser hier derrière soi.

Si aujourd’hui tu dois perdre quelque chose pour devenir quelqu’un de meilleur demain, alors peut-être que cette perte n’est pas ton histoire qui se termine.

Se petèt Bondye k ap fè plas pou pwochen chapit la.

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