« La responsabilité, enseigne Delmas-Marty, est la condition de notre humanité. » Sans un brin d’humanité, on devient insensible. On devient même des monstres. C’est ce brin d’humanité qui manque à nos dirigeants, surtout à ceux qui se sont succédé au pouvoir durant les 40 dernières années, et qui est la cause principale de la situation esclavagiste dont sont victimes nos compatriotes à l’étranger. Mais un jour viendra ! Et la nation vous demandera des comptes.
Nos dirigeants haïtiens n’ont aucune maîtrise de l’Histoire. Ils oublient vite et ne tirent aucune leçon des faits historiques passés, ici et ailleurs, tels : le lynchage des tontons macoutes en 1986, l’assassinat crapuleux du président Jovenel Moïse en 2021, le soulèvement populaire au Sri Lanka en 2022 et la révolte des Népalais en septembre 2025 menée par la « Génération Z ».
Ces amnésiques qui nous dirigent oublient que l’Histoire d’Haïti commence par une rupture radicale et profonde avec l’esclavage. Du XVIe jusqu’au XVIIIe siècle, Saint-Domingue, ci-devant Haïti, fut la colonie la plus prospère du monde, et cette prospérité grandissante fut bâtie sur le travail forcé de centaines de milliers d’Africains déportés.
Face à ce système d’exploitation, leur seule planche de salut fut la révolte sanglante de 1791 qui a pris le visage de Boukman, de Toussaint Louverture et de Dessalines. Après treize années de rudes combats, l’indépendance d’Haïti fut proclamée le 1er janvier 1804. Ainsi, Haïti devint, grâce à ces va-nu-pieds, la première République noire indépendante de l’humanité, née d’une victoire contre l’esclavage.
Deux siècles plus tard, le paradoxe est cruel et saisissant. Des descendants de ces esclaves qui ont brisé la chaîne de la servitude vivent aujourd’hui à l’étranger, surtout en République Dominicaine et aux États-Unis d’Amérique, dans des conditions qui relèvent de l’esclavage moderne. Le XXIe siècle voit réapparaître, sous d’autres formes plus déguisées, des modes de vie extrêmement graves pour les migrants haïtiens. En réalité, si les causes sont multiples et variées, la responsabilité première revient aux gouvernements haïtiens qui, par action ou par omission, ont créé les conditions de cet exode forcé vers d’autres rives et de leur exploitation à outrance.
Le cas des haïtiens en république dominicaine
La République Dominicaine concentre la plus importante communauté haïtienne hors d’Haïti. Dans les bateys et sur les chantiers de construction, des centaines de milliers d’Haïtiens travaillent péniblement sans statut, sans protection sociale, et sont exposés quotidiennement à l’arbitraire et aux abus. L’un des cas les plus révoltants a eu lieu en juillet 2026 dans la province de San Juan de la Maguana, où l’on voit, à travers une vidéo, un migrant haïtien transporté de force à plat ventre, couché horizontalement sur le siège d’une moto, les jambes pendant dans le vide d’un côté et la tête de l’autre, exhibé en public par deux agents de la Direction Générale des Migrations (DGM) dominicaine, comme s’ils conduisaient un animal à l’abattoir.
Cet affront public infligé à un des nôtres nous retombe tous sur le visage. Si les images de cette avanie ont provoqué une vague d’indignation au niveau international et au sein de la population haïtienne, le gouvernement haïtien, de son côté, fait semblant de tout ignorer, trop préoccupé à parler d’élections qui risquent de ne pas se réaliser. Et ils le savent très bien.
À côté de ce cas particulier, les Haïtiens sont régulièrement confrontés à d’autres sortes d’abus. Les salaires inférieurs au minimum légal, la confiscation de pièces d’identité, les expulsions collectives et le racisme reconstituent une logique d’exploitation qui rappelle les plantations coloniales du temps de l’esclavage. L’arrêt TC 168-13 de la Cour constitutionnelle dominicaine en 2013 a rendu apatrides des milliers de Dominicains d’ascendance haïtienne malgré la primauté du Jus soli, les plaçant dans une insécurité juridique totale.
En dépit de toutes ces calamités qui façonnent la vie de nos compatriotes en République Dominicaine, l’État haïtien reste toujours sourd à leurs appels de détresse.
Le cas des haïtiens aux états-unis
Au cours de ces dernières années, les migrants haïtiens aux États-Unis vivent le Golgotha de leur existence sans espoir de retrouver le chemin de Damas, tant leurs conditions de vie se sont aggravées et sont devenues de plus en plus précaires.
La fin du Temporary Protected Status (TPS)
Accordé par le gouvernement américain après le terrible séisme de 2010, le TPS a été révoqué puis rétabli de manière intermittente. Chaque annonce de révocation plonge des familles haïtiennes entières dans le stress et l’angoisse. Sans TPS, des Haïtiens installés depuis quinze ans aux États-Unis, devenus propriétaires et contribuables au Trésor américain, deviennent carrément expulsables. Avec la fin de ce programme, les répercussions pour ces familles sont considérables, avec des conséquences à la fois humaines, familiales, économiques, financières, sociales et politiques.
Le port du bracelet électronique ou la déportation
Depuis la fin du TPS en juillet 2026, l’agence fédérale américaine (ICE) chargée de l’immigration a intensifié le recours à la surveillance électronique pour les ressortissants haïtiens.
Le port du bracelet électronique, une alternative à la détention, entraîne des conséquences directes et incalculables pour le porteur, qui doit impérativement respecter certaines obligations, parmi lesquelles l’obligation de présence et la comparution obligatoire. Ne pas se présenter au contrôle ou refuser le dispositif expose le compatriote à une arrestation et à une expulsion.
Cette mesure provoque un profond malaise au sein de la communauté haïtienne, tellement les conséquences sont graves et destructrices. Sur les plans psychologique et social, les porteurs du bracelet sont stigmatisés. Ce dispositif est vécu comme humiliant et traumatisant, car il associe des individus sans condamnation pénale à une image de criminalité qui affecte leur santé mentale. Tel est le cas tristement célèbre du jeune Pierre Damas Bell, âgé de 20 ans seulement, qui s’est suicidé à Springfield dans l’État de l’Ohio, incapable de supporter le fardeau de la détresse émotionnelle causée par le port de ce bracelet électronique.
Quid de l’esclavage moderne ?
Le concept d’« esclavage moderne » n’est pas une métaphore. L’Organisation internationale du travail (OIT) le définit comme « toute situation d’exploitation dont une personne ne peut s’échapper en raison de menaces, d’abus de pouvoir ou de dépendance économique ». Le travail forcé des Haïtiens dans les plantations dominicaines, l’exploitation domestique, la brutalité policière lors des interventions des agents de l’immigration : toutes ces réalités constituent la trame de vie des migrants haïtiens. Leur vulnérabilité tient aussi à l’absence de papiers légaux, à la peur et à l’ignorance de leurs droits. Ils sont, de fait, la propriété économique d’un système qui tire profit de leur absence de protection.
Le silence de la communauté internationale
Face à ces dérives qui transgressent le Droit International des Droits de l’Homme (DIDH) et le Droit International Humanitaire (DIH), la communauté internationale observe une retenue qui confine à l’indifférence. Le Haut-Commissariat aux Droits de l’Homme publie des rapports, le Conseil de Sécurité adopte des résolutions sur Haïti ; pourtant, aucun mécanisme contraignant ne sanctionne les États qui expulsent au mépris de la dignité humaine. Aucune mission n’enquête sur les conditions de travail dans les bateys. L’ONU, prisonnière des rapports de force entre États, n’exerce pas la pression politique et juridique nécessaire pour protéger les migrants. Ce silence rend l’inacceptable tolérable.
L’état haïtien, responsable direct de cette situation
Il est indéniable que la cause première de cet exode massif des Haïtiens et de leur exploitation ne se trouve ni à Santo Domingo, ni à Washington. Elle réside à Port-au-Prince. Les gouvernements haïtiens successifs portent une responsabilité directe pour cinq raisons majeures :
La corruption institutionnalisée
Il est de notoriété publique que la corruption s’installe dans toutes les artères de l’administration publique. Les douanes, la justice, la police et les ministères fonctionnent comme des marchés où s’achètent l’impunité et les privilèges. Même le secteur privé n’est pas épargné. L’aide internationale est détournée. Les budgets ne parviennent pas aux citoyens. Les projets de développement restent inexécutés en dépit du décaissement des fonds. Rien ne bouge. La corruption détruit la confiance et bloque tout projet collectif. Elle pousse à l’exil ceux qui refusent de participer au système.
L’incompétence de nos dirigeants
Une partie de la classe politique tire sa légitimité de l’extérieur et non du peuple. C’est la raison pour laquelle, depuis plus de 5 ans, les élections n’ont jamais eu lieu. Ils réclament toujours des « transitions qui n’en finissent pas », pour reprendre l’expression de Jean-Claude Fignolé. Les nominations, les orientations, les décisions et les silences sont calibrés pour plaire aux chancelleries. Pendant ce temps, aucune politique migratoire n’est envisagée, aucune protection consulaire haïtienne sérieuse n’est pensée, aucun accord bilatéral ou multilatéral n’est négocié pour défendre la main-d’œuvre haïtienne. Le citoyen haïtien est abandonné à son sort une fois la frontière franchie.
La montée en puissance des gangs armés
Depuis plus d’une décennie, l’État haïtien a abdiqué son monopole de la violence physique légitime, concept sociologique et politique cher à Max Weber, selon lequel l’État doit être la seule organisation autorisée à utiliser la force physique contre des individus sur son territoire. Pourtant, l’État haïtien a abandonné ce pouvoir aux chefs de gangs. En négociant avec eux, en leur accordant des territoires et toutes sortes de privilèges, en utilisant leurs services à des fins politiciennes, les autorités ont institutionnalisé le chaos. Dans cette situation, il est facile de comprendre que la population ne fuit pas la pauvreté, mais la terreur.
L’Aéroport Toussaint Louverture inopérant
L’aéroport international qui porte le nom du précurseur de l’indépendance est régulièrement fermé ou inaccessible aux Haïtiens. Cette situation illustre l’échec de nos dirigeants à garantir les fonctions régaliennes minimales. Un pays qui ne contrôle pas sa porte d’entrée ne contrôle pas son destin.
Les routes nationales abandonnées
Toutes nos routes interdépartementales sont contrôlées par des groupes armés qui rançonnent, kidnappent et tuent. Le territoire national est fragmenté et abandonné par l’État. La libre circulation des biens et des personnes n’existe plus. L’économie est asphyxiée et le peuple s’appauvrit. Les provinces, coupées de la capitale, sombrent et dépérissent de jour en jour. L’exil devient la seule route ouverte, même s’il est « impie », comme nous l’enseigne Victor Hugo.
En réalité, les Haïtiens ne fuient pas leur pays par plaisir. Ils fuient un État qui a renoncé à les protéger. L’esclavage moderne qu’ils subissent à l’étranger est le prolongement direct de l’effondrement de l’État de droit en Haïti. La République Dominicaine et les États-Unis, en tant que « nations civilisées », ont des devoirs que l’on peut leur rappeler. L’ONU affiche une inertie que l’on se doit de dénoncer.
Mais la première responsabilité est haïtienne. Tant que les gouvernements toléreront les gangs, laisseront l’insécurité grandir, abandonneront les routes nationales, fermeront les yeux sur la corruption et chercheront leur légitimité dans des gouvernements de transition, et donc en dehors du vote populaire, ils seront les premiers artisans de l’exil forcé et de l’asservissement de leurs concitoyens.
L’indépendance de 1804 fut une conquête de liberté. La reconquérir aujourd’hui exige la restauration de l’autorité de l’État. Sans État, il n’y a pas de citoyen. Sans citoyen protégé, il n’y a que des esclaves en puissance livrés au marché de la précarité. Le sursaut doit venir de Port-au-Prince, ou il ne viendra pas.

