Si le procès en cours aux États-Unis éclaire progressivement les circonstances de l’assassinat du président Jovenel Moïse, il ouvre aussi une interrogation plus troublante : comment un chef d’État, théoriquement parmi les mieux protégés du pays, a-t-il pu être éliminé avec une telle facilité apparente ? Pour comprendre cette faille, il faut inscrire cet événement dans une histoire plus longue, marquée par d’autres épisodes où sécurité et pouvoir se sont révélés profondément fragiles.
L’histoire politique haïtienne est jalonnée d’événements où la sécurité des dirigeants a été mise en défaut, parfois de manière spectaculaire. On peut remonter à l’assassinat de Jean-Jacques Dessalines, fondateur de la nation, en 1806. Malgré son statut et son autorité militaire, il est tué dans une embuscade impliquant des proches du pouvoir. Dès l’origine, une réalité s’impose : la menace ne vient pas toujours de l’extérieur, mais souvent de l’intérieur même de l’appareil politique.
Plus d’un siècle plus tard, la chute d’Élie Lescot sous la pression populaire et militaire illustre une autre forme de rupture sécuritaire : l’incapacité du pouvoir à se protéger contre une coalition interne.

Le cas de Vilbrun Guillaume Sam reste particulièrement marquant. Réfugié dans une ambassade étrangère, il est arraché à sa protection et tué par une foule. Cet épisode souligne non seulement l’effondrement de l’ordre public, mais aussi l’impuissance des dispositifs censés garantir la sécurité institutionnelle.
À l’époque contemporaine, la chute de Jean-Bertrand Aristide, dans un contexte mêlant insurrection armée et pressions internationales, met en lumière une autre dimension : la sécurité présidentielle dépend aussi d’équilibres politiques fragiles, souvent influencés de l’extérieur.
Dans ces différents cas, un élément commun apparaît : la sécurité du pouvoir exécutif en Haïti n’a jamais été uniquement une question de dispositifs matériels (gardes, périmètres, protocoles). Elle est en réalité profondément liée à la loyauté des élites politiques et économiques. Elle exige également une véritable cohésion des forces de sécurité, tout en restant absolument indissociable du contexte socio-politique global.

L’assassinat de Jovenel Moïse semble, à première vue, d’une nature différente : opération nocturne, commando structuré, dimension internationale. Mais à la lumière des précédents historiques, une question se pose : s’agit-il réellement d’une rupture, ou d’une continuité sous une forme modernisée ?
Les révélations issues du procès aux États-Unis évoquent une coordination impliquant plusieurs acteurs, une pénétration des cercles sécuritaires proches du pouvoir et une absence de résistance significative au moment critique. Ces éléments rappellent, sous une autre forme, des dynamiques déjà observées : fragmentation interne, défaillance de la chaîne de commandement, ou neutralisation des mécanismes de protection.
Un président est, par définition, censé bénéficier du plus haut niveau de protection dans un État. Pourtant, les faits historiques haïtiens semblent suggérer une réalité plus nuancée. Un chef d’État peut en effet se retrouver attaqué au sein même de son propre palais. Il peut être isolé au point de ne recevoir aucun renfort immédiat, ou encore être exposé à des trahisons internes. Si de telles situations peuvent se produire, alors la question dépasse le cas individuel. Elle devient structurelle : que vaut réellement un système de sécurité lorsque ses fondations institutionnelles sont fragiles ?
Au-delà des faits, ces éléments alimentent une perception durable au sein de la population : l’idée que les institutions ne protègent pas efficacement. Il y a aussi le sentiment que le pouvoir est vulnérable à des forces invisibles ou incontrôlées. Dans ce contexte, la justice joue un rôle central. Or, comme évoqué précédemment, son incapacité à produire une vérité claire et consensuelle renforce ce climat d’incertitude.
On peut avoir des milliers de questions ouvertes, sans jamais obtenir de réponses définitives. Même si l’on compare ces épisodes, on n’arrivera jamais à conclure de manière définitive sur une fatalité haïtienne. Mais cela met en évidence une constante troublante : la sécurité du pouvoir en Haïti semble dépendre moins de structures solides que d’équilibres précaires, souvent invisibles.
Le procès en cours aux États-Unis apportera peut-être des réponses factuelles sur le « comment ». Mais les exemples du passé continuent de poser une question plus large et toujours ouverte : dans un système où même le sommet de l’État peut vaciller, sur quoi repose réellement la confiance ?

