À Jacmel, la fête de l’Agriculture et du Travail du 1er mai 2026 a pris une dimension concrète et stratégique. Trois foires majeures, agricole, culturelle et universitaire, ont animé la ville, traduisant une volonté claire : « valoriser la production locale dans un contexte de crise économique et alimentaire persistante ».
Au cœur de cette dynamique, la foire agricole, gastronomique et artisanale organisée par la Direction départementale agricole du Sud-Est (DDASE), en collaboration avec la Table de concertation du secteur agricole du Sud-Est (TCASE), s’est imposée comme le principal espace d’expression de cette ambition. Autour du thème « Ann kore pwodiksyon lokal pou plis manje, plis richès ak plis sekirite », cette initiative dépasse le cadre festif pour poser une question centrale : le local peut-il réellement répondre aux défis structurels du pays ?
Une foire agricole au cœur des enjeux de souveraineté alimentaire
Installée dans les locaux de la mairie de Jacmel, la foire agricole a rassemblé un large éventail d’acteurs : agriculteurs, transformateurs, commerçants et consommateurs. Les stands exposaient une diversité de produits locaux (fruits, légumes, épices, produits transformés) illustrant le potentiel productif du Sud-Est. Mais au-delà de cette vitrine, l’événement portait un message fort : produire localement n’est plus une option, c’est une nécessité.
Dans un pays fortement dépendant des importations alimentaires, cette orientation s’inscrit dans une logique de souveraineté. La valorisation des circuits courts, la mise en relation directe entre producteurs et consommateurs, ainsi que la promotion du « consommer local » apparaissent comme des leviers pour réduire cette dépendance. Cependant, cette dynamique reste fragile. Les acteurs présents ont également évoqué les contraintes quotidiennes du secteur agricole : manque d’intrants, faibles infrastructures, difficultés d’accès aux marchés et exposition aux aléas climatiques.

Si la foire agricole met en avant les potentialités, elle expose aussi les fragilités structurelles du secteur. Car derrière les produits présentés se cache une réalité complexe : une production souvent insuffisante, une faible mécanisation, des circuits de distribution peu structurés et un accompagnement institutionnel limité.
Ainsi, l’événement agit comme un miroir : il montre ce qui est possible, mais rappelle ce qui manque. Sans politiques publiques solides et sans investissements durables, la promotion du local risque de rester un slogan plus qu’une transformation réelle.
« Fwa Solidarite Kilti Lakay Ozana » : la culture comme levier économique
Parallèlement à la foire agricole, la Fwa Solidarite Kilti Lakay Ozana a offert une autre lecture du développement local. Ici, l’accent était mis sur la culture, l’artisanat et la gastronomie traditionnelle. À travers les produits artisanaux, les créations locales et les expressions culturelles, cette foire a mis en évidence un aspect souvent sous-estimé : la culture est aussi un moteur économique. Dans un contexte de crise, les activités culturelles représentent pour de nombreux acteurs une source de revenus et un moyen de résilience. Elles participent également à la préservation de l’identité locale et au renforcement du lien social.
À l’UNDH, la jeunesse propose des alternatives
Du côté de l’Université Notre-Dame d’Haïti (UNDH), la foire organisée sur le campus a introduit une dimension prospective. Les étudiants y ont présenté des initiatives liées à l’innovation agricole, la transformation des produits et l’entrepreneuriat local.

Cette implication de la jeunesse est un élément clé. Elle montre que l’agriculture et le développement local peuvent être repensés à travers de nouvelles approches, intégrant technologie, créativité et esprit entrepreneurial. Dans un pays où de nombreux jeunes se détournent du secteur agricole, cette dynamique représente une opportunité à saisir.
Trois foires, une même logique : « relocaliser l’économie »
Malgré leurs différences, ces trois foires convergent vers un objectif commun : relocaliser l’économie, produire local, transformer local et consommer local. Cette approche vise à réduire la dépendance extérieure, à créer de la richesse au niveau local et à renforcer la résilience économique des communautés.
Mais cette ambition se heurte à une réalité : les initiatives locales, aussi dynamiques soient-elles, ne peuvent à elles seules compenser les faiblesses structurelles nationales. L’un des défis majeurs reste la continuité. Ces foires créent de la visibilité, de l’engouement et des opportunités de rencontre. Mais leur impact reste souvent limité dans le temps. Sans mécanismes de suivi, sans accompagnement des producteurs et sans politiques publiques cohérentes, ces initiatives risquent de s’essouffler. La question n’est donc pas seulement de multiplier les foires, mais de transformer ces moments en véritables leviers de développement durable.
Dans cette perspective, le rôle de la Direction départementale agricole du Sud-Est apparaît déterminant. Au-delà de l’organisation d’événements, ces institutions doivent structurer les filières agricoles, faciliter l’accès aux ressources, accompagner les producteurs et encourager la transformation locale. Sans cette structuration, la dynamique observée à Jacmel risque de rester ponctuelle.
Une réponse locale à une crise globale
Ce qui se joue à Jacmel dépasse la ville. Ces foires illustrent une tentative de réponse locale à une crise nationale caractérisée par une forte dépendance aux importations, une insécurité alimentaire persistante et une économie fragilisée. Dans ce contexte, le développement du local apparaît comme une voie possible, mais non suffisante.
Toutefois, à Jacmel, les foires du 1er mai 2026 ont montré qu’une dynamique existe : une volonté de produire, de créer et de valoriser les ressources locales. Mais cette dynamique doit désormais franchir un cap. Car au-delà des stands et des discours, une question essentielle demeure : comment transformer ces initiatives locales en un véritable moteur de développement capable de répondre durablement aux défis économiques et alimentaires d’Haïti ?

