Dr Yvon Janvier : « Organiser des élections ne suffit pas, il faut en comprendre les règles »

Yonelson Alexandre : Dans votre ouvrage, vous soulignez que les élections ne se résument pas au seul jour du vote, mais constituent une chaîne exigeante allant de l’identification à la gestion des contestations. Qu’est-ce qui vous a poussé à publier ce guide précisément aujourd’hui, et à qui s’adresse-t-il en priorité dans le contexte haïtien actuel ?

Yvon Janvier : J’ai publié Haïti aux Urnes parce que notre pays entre dans un nouveau cycle électoral à un moment où l’attente démocratique est forte, mais où la confiance envers les institutions reste profondément fragilisée. Dans un tel contexte, organiser des élections ne suffit pas : encore faut-il que les citoyens en comprennent les règles, que chaque acteur sache quelles responsabilités lui incombent, et que les décisions prises à chaque étape puissent être expliquées, vérifiées et, au besoin, contestées dans les formes prévues par le droit.

De 1990 à 2015, j’ai collaboré avec des institutions engagées dans l’organisation des élections en Haïti, dont le CEP, et cette expérience m’a appris qu’une grande partie des tensions électorales naît non seulement de violations réelles, mais aussi de l’opacité, de l’impréparation et de la méconnaissance des procédures. Quand un citoyen ignore comment son vote est enregistré, dépouillé, transmis et comptabilisé, il devient plus vulnérable aux rumeurs et à la manipulation. Et quand un candidat ou un mandataire ne maîtrise pas les délais et les exigences du contentieux, il peut perdre un droit simplement parce qu’il n’a pas su l’exercer à temps.

J’ai donc voulu rendre le cadre électoral intelligible, sans le simplifier au point de le déformer. Le guide s’adresse d’abord aux citoyens, parce que l’élection leur appartient, mais il vise tout autant les candidats, les partis politiques, les mandataires, les agents électoraux, les observateurs, les journalistes, les formateurs, les organisations de la société civile, les autorités publiques et les professionnels du droit.

Au fond, cet ouvrage répond à une conviction que je porte depuis longtemps : la démocratie ne peut pas reposer durablement sur quelques spécialistes. Comme je l’ai souligné dans une précédente publication, elle a besoin de citoyens informés, d’institutions responsables et d’acteurs capables de défendre leurs droits sans recourir à la violence. C’est à cette culture démocratique que j’ai voulu apporter ma contribution.

Yonelson Alexandre : Cet ouvrage fait de la neutralité absolue son principe directeur. Comment avez-vous réussi à maintenir cet équilibre strict entre l’explication technique du droit, la mise en garde sur ses zones d’ombre et l’impartialité politique face à des enjeux aussi polarisés ?

Yvon Janvier : Je me suis imposé une discipline simple : partir des textes, séparer les faits des opinions, et appliquer les mêmes critères d’analyse à tous les acteurs, sans exception. La neutralité, pour moi, ne consiste pas à prétendre que toutes les dispositions sont parfaites, ni que toutes les interprétations se valent ; elle consiste à ne pas adapter son raisonnement juridique à l’identité ou aux intérêts de celui qui pourrait en tirer avantage.

Quand une règle est claire, je l’explique simplement. Si elle comporte une ambiguïté, je la signale sans la masquer. Et lorsque plusieurs interprétations sont possibles, je les présente toutes, en précisant celle qui me paraît juridiquement la plus solide, et pourquoi. Il arrive aussi que le texte ne fournisse tout simplement pas de réponse suffisante ; dans ce cas, je préfère le reconnaître plutôt que de combler ce silence par une certitude artificielle.

Cette démarche tient aussi à mon parcours, qui a commencé en 1989 comme enseignant. Devenu avocat, formateur puis chercheur en droits humains, j’ai appris qu’on ne rend pas service au public en lui disant seulement ce qu’il souhaite entendre, on lui rend service en lui donnant les moyens de comprendre, de questionner et d’agir de façon responsable.

Je ne confonds donc pas neutralité et absence de regard critique : un juriste peut relever une incohérence, un risque d’arbitraire ou une faiblesse institutionnelle sans pour autant devenir partisan. La véritable impartialité exige même cette vigilance, elle oblige à défendre les principes avant les intérêts du moment, et à soumettre le pouvoir, quel qu’il soit, aux mêmes exigences de légalité, de transparence et de responsabilité.

Yonelson Alexandre : Parmi les 22 innovations majeures recensées dans votre ouvrage, la « ratification populaire » portant sur des changements constitutionnels demeure le point le plus controversé. Sur le plan strictement juridique, pensez-vous que cette formule parvienne à surmonter la prohibition du référendum énoncée à l’article 284-3 de la Constitution de 1987 amendée ?

Yvon Janvier : Sur le plan strictement juridique, je ne crois pas qu’un simple changement de vocabulaire suffise à résoudre la difficulté constitutionnelle. L’article 284-3 ne se limite pas à interdire un mécanisme portant formellement le nom de « référendum » : il interdit toute consultation populaire qui tendrait à modifier la Constitution par cette voie. C’est donc la substance du mécanisme envisagé qu’il faut examiner, et non seulement l’appellation qui lui est donnée.

Si la « ratification populaire » revient à demander directement à l’institution électorale d’approuver des changements constitutionnels, et que cette approbation suffit à les rendre exécutoires, la proximité fonctionnelle avec un référendum constitutionnel devient difficile à écarter. Dans cette hypothèse, l’objection fondée sur l’article 284-3 reste sérieuse.

Je comprends malgré tout l’argument politique avancé en faveur de cette formule. Le Pacte national de février 2026 prévoit lui-même une ratification populaire lors du premier tour des élections, et ses promoteurs peuvent soutenir qu’il s’agit là d’un mécanisme exceptionnel de sortie de crise, fondé sur un consensus politique et intégré à un processus électoral plus large. Cet argument mérite d’être exposé loyalement. Mais un accord politique, même important, ne modifie pas à lui seul la procédure de révision établie par la Constitution.

Il faut aussi distinguer la légitimité politique recherchée de la validité juridique du procédé. Une large participation populaire peut conférer une légitimité politique à une proposition, sans pour autant effacer une incompatibilité constitutionnelle. Cette tension ne devrait pas être dissimulée, elle devrait au contraire faire l’objet d’une clarification juridique publique avant le scrutin : nature exacte des changements soumis au vote, effets du résultat, procédure de mise en vigueur, mécanismes de contestation.

Ma position ne consiste pas à nier la nécessité d’un débat sur l’avenir institutionnel d’Haïti. Elle vise plutôt à rappeler qu’on ne reconstruit pas durablement une légitimité démocratique en laissant planer un doute majeur sur le respect de la Constitution.

Yonelson Alexandre : Le nouveau régime électoral durcit considérablement l’accès à la compétition, notamment avec l’obligation pour les partis de présenter au moins 30 000 adhérents avec leurs NINU, le passage de 15 à 26 catégories de pièces exigées et l’augmentation des frais d’inscription. Ce cadre favorise-t-il la moralisation de la vie politique ou risque-t-il d’exclure les émergents et de créer un filtre financier ?

Yvon Janvier : Il poursuit, à mon sens, un objectif légitime, mais il comporte un risque réel d’exclusion. Haïti a besoin de partis structurés, capables de démontrer une implantation effective, de respecter leurs obligations administratives et de présenter des candidats répondant à des critères vérifiables. Une compétition électorale sérieuse ne peut pas reposer sur des organisations fictives, créées à la seule approche d’un scrutin.

La vérification des listes d’adhérents et des NINU peut ainsi contribuer à réduire les doublons, les affiliations artificielles et certaines formes de fraude, tout comme l’exigence de pièces justificatives peut améliorer la transparence des candidatures.

Mais la quantité des formalités n’est pas, en soi, une preuve de moralisation. Des exigences excessives peuvent au contraire favoriser les organisations déjà dotées de ressources financières, de réseaux administratifs et de personnel spécialisé, et écarter des formations émergentes qui ont un véritable ancrage social, mais des moyens limités. L’augmentation des frais d’inscription pose une difficulté comparable : elle peut se justifier par la volonté de décourager les candidatures fantaisistes, mais elle ne devrait pas faire de la capacité financière une condition indirecte d’accès à la représentation politique.

L’auteur, le Dr Yvon, vêtu de sa toge d’avocat.

L’équilibre dépendra surtout de la manière dont ces exigences seront appliquées : des critères publics, stables et identiques pour tous ; un délai raisonnable pour que les partis puissent corriger leurs erreurs matérielles ; des décisions de rejet motivées et susceptibles de recours. Il faut aussi prévoir des mécanismes qui facilitent la participation des femmes, des jeunes, des personnes handicapées et des candidats issus de zones moins favorisées.

La démocratie doit pouvoir se protéger de l’improvisation sans devenir un cercle fermé. Structurer la vie politique est nécessaire ; la réserver aux mieux financés serait une erreur.

Yonelson Alexandre : Le décret mentionne à quatorze reprises l’absence de sanctions du Conseil de sécurité des Nations Unies comme critère d’exclusion pour les candidatures et fonctions électorales. Comment analysez-vous l’application de cette mesure dans la pratique, sachant que le décret reste muet sur les modalités d’établissement de ces preuves et les voies de recours ?

Yvon Janvier : L’objectif recherché se comprend : empêcher que des personnes visées par des sanctions internationales graves puissent accéder à des candidatures ou à des fonctions déterminantes dans l’organisation des élections. Dans un contexte marqué par la violence armée, le financement de groupes criminels et l’affaiblissement de l’autorité publique, cette préoccupation ne peut pas être écartée.

Une mesure d’exclusion ne peut cependant pas s’appuyer sur des rumeurs, des informations médiatiques ou une assimilation approximative entre différentes catégories de sanctions. Encore faut-il identifier la liste officielle pertinente, la date à laquelle elle doit être consultée, l’identité exacte de la personne concernée, et l’autorité nationale compétente pour procéder à cette vérification.

Tout spécialiste du droit international vous le dira : une sanction internationale n’équivaut pas nécessairement à une condamnation pénale prononcée par un tribunal. Ses effets dans le processus électoral doivent donc être strictement définis. La personne concernée doit être informée du motif de l’exclusion, avoir accès aux éléments sur lesquels la décision repose, et pouvoir faire valoir une erreur d’identité, une radiation de la liste, ou toute autre circonstance pertinente.

Le silence du décret sur ces aspects crée une vraie vulnérabilité : sans procédure uniforme, deux autorités pourraient appliquer différemment le même critère. Une exclusion aussi lourde exige pourtant une décision motivée, une procédure contradictoire et une voie de recours effective devant une instance clairement identifiée.

La lutte contre l’impunité est indispensable, mais elle ne doit pas se faire au prix des garanties fondamentales. C’est précisément quand les accusations sont graves que la rigueur procédurale doit être la plus forte.

Yonelson Alexandre : Vous détaillez des règles nouvelles, comme l’inscription obligatoire du NINU et l’émargement avant la remise des bulletins, ainsi que la règle confiant au seul juge électoral le pouvoir d’annuler un procès-verbal. Ces mécanismes sont-ils suffisants pour garantir la vérité des urnes face aux risques d’altération matérielle ou de manipulation ?

Yvon Janvier : Ce sont des avancées utiles, mais elles ne suffisent pas à elles seules. L’inscription du NINU et l’émargement renforcent la traçabilité de la participation et peuvent réduire les risques de vote multiple ou d’usurpation d’identité. Réserver l’annulation d’un procès-verbal à l’instance contentieuse permet aussi d’éviter qu’une autorité administrative l’écarte arbitrairement.

La vérité des urnes dépend toutefois d’une chaîne beaucoup plus longue : elle commence par la fiabilité du registre électoral et l’identification correcte des électeurs, se poursuit par la disponibilité et la sécurisation du matériel, la formation des membres des bureaux de vote, la présence des mandataires et des observateurs, la qualité du dépouillement, la rédaction fidèle des procès-verbaux, la remise des duplicatas, le scellage, le transport, puis la tabulation.

Le Dr en droits humains Yvon Janvier pendant une séance de formation à l’intention des membres des OCB de Corail.

Une règle bien conçue peut échouer si les personnes chargées de l’appliquer ne sont pas correctement formées, ou si les contrôles font défaut. Elle peut aussi devenir inefficace, et je parle en connaissance de cause, quand les infrastructures de communication sont fragiles, quand le matériel électoral arrive en retard, ou quand l’insécurité empêche les témoins du processus d’exercer leur rôle.

La meilleure garantie réside donc dans la combinaison de plusieurs éléments : traçabilité documentaire, transparence, contrôles croisés, accès des mandataires aux documents, publication des résultats par bureau de vote, conservation des preuves, et possibilité réelle de saisir le juge électoral.

Aucun formulaire ne remplace une institution crédible. Mais une institution crédible doit elle aussi s’appuyer sur des procédures assez précises pour que chaque étape puisse être vérifiée.

Yonelson Alexandre : Votre ouvrage met en lumière l’admission générale des preuves numériques et l’accès aux données des opérateurs téléphoniques ou bancaires dans la recherche des infractions. Quelles garanties juridiques doivent être apportées pour éviter les dérives et protéger les données personnelles des citoyens ?

Yvon Janvier : La preuve numérique peut aider à établir des faits qui restaient, autrefois, difficiles à démontrer : communications frauduleuses, transferts financiers suspects, menaces, falsifications, achats de votes, coordination d’actes violents. Mais cette puissance a un revers : un risque important pour la vie privée et les libertés individuelles.

L’accès aux données téléphoniques ou bancaires ne devrait jamais découler d’une simple demande informelle. Il doit reposer sur une base légale claire, être autorisé par une autorité compétente, et répondre à des critères de nécessité et de proportionnalité, en précisant les personnes concernées, la catégorie de données recherchée, la période couverte et l’infraction faisant l’objet de l’enquête. Une autorisation générale qui permettrait d’explorer indéfiniment la vie numérique d’un citoyen serait incompatible avec les garanties minimales d’un État de droit.

Il faut aussi protéger l’intégrité de la preuve elle-même : identifier son origine, documenter les conditions de sa collecte, préserver les métadonnées utiles, éviter toute modification, établir une chaîne de conservation. Et la partie contre laquelle cette preuve est invoquée doit pouvoir en contester l’authenticité, la pertinence et la légalité.

Enfin, les données recueillies ne devraient jamais être réutilisées à des fins politiques, commerciales ou personnelles : leur accès doit rester limité aux personnes autorisées, et leur conservation ne devrait pas dépasser la durée nécessaire à la procédure.

Il ne s’agit pas, au fond, de choisir entre efficacité et liberté. Une enquête efficace qui piétine les garanties fondamentales finit par affaiblir la justice qu’elle prétend servir. La technologie doit rester un instrument de preuve, pas devenir un moyen de surveillance politique.

Yonelson Alexandre : Dans votre analyse appliquée à la Grand’Anse, vous démontrez qu’aucun chiffre préélectoral ne garantit une victoire. Quels conseils pratiques tirés de ces simulations donneriez-vous aux équipes de campagne pour aborder ce scrutin de manière scientifique et méthodique ?

Yvon Janvier : Mon premier conseil serait de traiter les estimations comme des outils de planification, pas comme des prédictions. Les données démographiques permettent d’évaluer un électorat potentiel, mais elles ne disent rien du nombre de personnes qui seront effectivement inscrites, de celles qui se déplaceront le jour du scrutin, ni de la façon dont leurs préférences évolueront.

Une équipe sérieuse devrait donc construire plusieurs scénarios (participation faible, moyenne, élevée), puis actualiser régulièrement ses hypothèses à partir de données locales vérifiables. Elle devrait connaître la réalité de chaque commune, de chaque section communale et, quand c’est possible, de chaque centre de vote. Car la Grand’Anse n’est pas un bloc homogène : les contraintes de déplacement, l’accès à l’information, l’insécurité, les réseaux communautaires et les priorités des citoyens varient d’une zone à l’autre.

Je conseillerais aussi de ne pas réduire une campagne à la seule recherche d’un nombre minimal de voix. Une campagne doit écouter, expliquer un programme, identifier les préoccupations locales, former ses équipes. Elle doit préparer ses mandataires bien avant le jour du vote, organiser la remontée d’informations, et prévoir la collecte légale des procès-verbaux et des preuves d’éventuelles irrégularités.

La méthode scientifique implique enfin de distinguer ce que l’on sait, ce que l’on estime et ce que l’on ignore. Une équipe qui refuse de corriger ses hypothèses parce qu’elles l’arrangent ne fait plus de l’analyse ; elle entretient une illusion. Les chiffres peuvent éclairer une stratégie, mais ils ne remplacent ni la confiance des citoyens, ni l’organisation territoriale, ni la qualité du projet présenté.

Yonelson Alexandre : Le texte prévoit l’extension du vote de la diaspora à la ratification populaire ainsi que des mesures d’incitation pour les femmes et les personnes handicapées. Dans quelle mesure ces dispositions formelles peuvent-elles se traduire concrètement sur le terrain lors des scrutins annoncés ?

Yvon Janvier : Ces dispositions traduisent une orientation importante, mais leur effectivité dépendra de mesures bien plus concrètes. Reconnaître un droit dans un texte n’est qu’une première étape ; permettre à la personne concernée de l’exercer réellement en est une autre.

Pour la diaspora, il faudra déterminer précisément qui peut voter, selon quel registre, dans quels pays, dans quels centres, et avec quelles garanties d’identification, de secret et de transmission des résultats. Il faudra aussi expliquer pourquoi sa participation se limite à certains objets du scrutin, et garantir une information accessible dans les pays concernés. Sans calendrier opérationnel, sans infrastructure consulaire suffisante ni procédures transparentes, cette reconnaissance formelle risque de rester largement symbolique.

Pour les femmes, les mesures d’incitation ne porteront leurs fruits que si les partis leur accordent des positions réellement compétitives, leur donnent accès aux ressources de campagne, et les protègent contre les violences et intimidations politiques. Une présence numérique sur les listes ne suffit pas si les pratiques internes continuent, elles, à les maintenir en périphérie de la décision.

Pour les personnes handicapées, l’inclusion suppose des centres de vote physiquement accessibles, des procédures d’assistance qui respectent leur autonomie, une information disponible sous des formats adaptés, et une formation adéquate du personnel électoral. Et il faut consulter directement les organisations qui les représentent, car elles connaissent mieux que quiconque les obstacles réels.

Je crois profondément à l’inclusion — je me permets d’ailleurs de renvoyer à l’une de mes publications, disponible sur Google Scholar et sur Academia.edu —, mais je me méfie de l’inclusion déclarative. Ce qui compte, ce n’est pas seulement la catégorie mentionnée dans le décret ; c’est la personne qui, le jour du scrutin, peut effectivement accéder au centre, comprendre la procédure, voter librement, et faire respecter son choix.

Yonelson Alexandre : Vous rappelez que la crédibilité du processus dépendra moins de l’existence des textes que de leur mise en œuvre sur le terrain — sécurité, calendrier, registre électoral. Quel est votre dernier appel à la vigilance envers les autorités, les partis et les citoyens haïtiens pour transformer ce cycle électoral en un engagement démocratique durable ?

Yvon Janvier : Mon premier appel s’adresse aux autorités publiques et électorales : qu’elles ne demandent pas aux citoyens une confiance aveugle, mais qu’elles créent plutôt les conditions pour la mériter. Cela suppose un calendrier réaliste, un registre électoral fiable, des décisions motivées, une communication régulière, des agents compétents, des mécanismes de contrôle accessibles, et des mesures de sécurité qui protègent les électeurs sans « militariser » leur participation.

Aux partis et aux candidats, je demande de ne pas traiter l’élection comme une conquête où tous les moyens seraient permis. Ils ont la responsabilité de former leurs militants, de surveiller légalement le scrutin, de documenter les irrégularités avec rigueur, et d’utiliser les voies de recours plutôt que la menace ou la violence. Il leur revient aussi de préparer leurs partisans à accepter un résultat régulièrement établi, même quand il leur est défavorable.

Aux médias et aux organisations de la société civile, je demande de vérifier avant de diffuser, d’expliquer avant de condamner, et de résister à la tentation de transformer chaque incident en preuve immédiate d’une fraude générale. Leur vigilance est indispensable, mais elle doit rester factuelle et indépendante.

Enfin, aux citoyens, je voudrais rappeler que leur responsabilité ne commence ni ne s’achève dans l’isoloir. La démocratie se construit avant le scrutin, par l’information et le débat ; pendant le scrutin, par la participation et la vigilance ; après le scrutin, par le contrôle des élus et la défense constante de l’intérêt général.

Je connais assez les difficultés de mon pays pour ne pas croire qu’une élection réglera, à elle seule, nos crises et nos malheurs. Mais je refuse tout autant le cynisme qui consiste à juger inutile tout effort démocratique. Notre pays ne se reconstruira ni par les seuls textes, ni par des hommes providentiels ; il se reconstruira quand les institutions rempliront leur mission, et quand chacun acceptera que la liberté porte en elle une part de responsabilité envers les autres.

La voix d’un citoyen n’est pas un simple chiffre ajouté à un procès-verbal. Elle est l’expression de sa dignité politique, et tout le processus électoral devrait être organisé autour de cette vérité.

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