Cinq ans après, la plus grande affaire judiciaire d’Haïti vient de laisser le pays

Cinq ans après l’assassinat du président Jovenel Moïse dans sa résidence privée, une nouvelle étape majeure vient de se jouer. Mais elle ne s’est pas déroulée à Port-au-Prince. Le dimanche 20 septembre 2026, dix-huit personnes liées à l’enquête sur le meurtre du président haïtien ont été transférées d’Haïti vers les États-Unis à bord d’un avion militaire américain. Parmi elles se trouvent Joseph Félix Badio, ancien fonctionnaire haïtien, ainsi que 17 anciens militaires colombiens.

Ils doivent désormais répondre aux accusations devant la justice fédérale américaine, en Floride, selon Reuters. Cinq ans après, l’affaire qui devait permettre à Haïti de répondre à l’une des questions les plus importantes de son histoire récente se retrouve donc, pour une partie essentielle de son déroulement judiciaire, devant un tribunal étranger.

Et c’est peut-être là que commence la véritable question.

Une affaire qui change de territoire

Le transfert des 18 suspects ne signifie pas que l’affaire haïtienne disparaît juridiquement. Les procédures américaines et haïtiennes ont coexisté depuis plusieurs années. Mais le contraste est devenu difficile à ignorer.

Aux États-Unis, plusieurs accusés ont déjà comparu devant un tribunal. En mai 2026, quatre hommes ont été reconnus coupables dans le cadre du complot, après un procès fédéral en Floride. Ils encourent des peines pouvant aller jusqu’à la prison à vie.

En Haïti, en revanche, l’enquête n’a toujours pas abouti à un procès.

Le ministère haïtien de la Justice a lui-même reconnu les difficultés considérables rencontrées par la procédure nationale après cinq années d’enquête.

Ce n’est donc pas seulement une affaire d’extradition ou de coopération judiciaire. C’est aussi une image de l’état des institutions haïtiennes.

Joseph Félix Badio, un nom au centre du dossier

Parmi les personnes transférées figure Joseph Félix Badio. Son nom apparaît depuis longtemps dans le dossier de l’assassinat de Jovenel Moïse. Ancien fonctionnaire du ministère haïtien de la Justice, il avait notamment travaillé dans une structure anticorruption avant son renvoi, quelques semaines avant l’assassinat. Les procureurs américains l’accusent d’avoir joué un rôle dans la préparation et l’exécution du complot. Badio conteste les accusations portées contre lui. Son transfert pourrait donc avoir une importance particulière pour la suite du dossier.

Car une question demeure depuis le 7 juillet 2021 : qui a réellement décidé de tuer Jovenel Moïse, pourquoi, avec quels moyens, et surtout pour quel objectif politique, économique ou personnel ?

Le procès américain pourrait permettre d’établir certains éléments de cette chaîne. Mais établir la responsabilité de certains exécutants ne signifie pas nécessairement avoir répondu à toutes les questions entourant un assassinat présidentiel.

Le dossier américain est désormais beaucoup plus large. Selon les autorités américaines, 30 personnes sont inculpées dans cette affaire. Les accusations ne portent pas uniquement sur les hommes qui auraient participé physiquement à l’opération. Les procureurs cherchent également à établir les responsabilités de ceux qui auraient participé à la préparation, au financement ou à la facilitation du complot.

L’accusation américaine affirme notamment qu’une partie du financement aurait été obtenue frauduleusement à travers des fonds d’aide économique liés à la pandémie de COVID-19. Elle estime également qu’environ 343 000 dollars auraient été dépensés dans le cadre de l’opération, selon le journal Miami Herald.

Cela donne au dossier une dimension qui dépasse largement la seule question des mercenaires colombiens. Il s’agit désormais de comprendre comment une opération internationale a pu être préparée, financée et exécutée contre le chef de l’État haïtien.

Et Haïti dans tout cela ?

C’est probablement la question la plus difficile.

En Haïti, des dizaines de personnes ont été inculpées dans le cadre de l’enquête nationale. Mais aucune audience au fond n’a permis, jusqu’ici, de produire un jugement.

Pendant ce temps, le système judiciaire haïtien a continué de fonctionner dans un environnement marqué par l’insécurité, les menaces contre les magistrats, les difficultés d’accès aux tribunaux et la dégradation générale de l’État de droit.

Le contraste avec Miami devient alors particulièrement frappant.

L’affaire qui concerne directement le peuple haïtien avance devant une justice étrangère, alors que la justice haïtienne peine encore à conduire son propre dossier jusqu’au procès.

Ce constat ne permet pas, à lui seul, de conclure que la justice américaine dira toute la vérité. Mais il pose une question fondamentale sur la capacité d’Haïti à traiter ses propres grandes affaires judiciaires.

La coopération : nécessité ou perte de contrôle ?

Le gouvernement haïtien affirme avoir coopéré au transfert et présente cette démarche comme pouvant contribuer à faire avancer la recherche de la vérité et l’établissement des responsabilités.

Du côté américain, les autorités présentent l’opération comme une nouvelle étape dans leur volonté de poursuivre les personnes impliquées dans le complot.

Mais une autre question mérite d’être posée : qu’est-ce que signifie réellement la coopération lorsque les principaux suspects quittent le territoire haïtien pour comparaître devant une juridiction étrangère ?

La réponse n’est pas forcément simple.

D’un côté, une procédure américaine peut offrir des moyens d’enquête, des ressources judiciaires et une protection institutionnelle que le système haïtien peine actuellement à garantir.

De l’autre, chaque étape qui se déroule hors d’Haïti éloigne davantage le peuple haïtien du processus judiciaire d’une affaire qui touche directement son histoire politique.

La justice peut-elle être efficace tout en étant éloignée de ceux au nom desquels elle est rendue ? Le procès américain pourra-t-il raconter toute l’histoire ? 

C’est ici que la prudence devient nécessaire.

Un tribunal américain devra répondre aux accusations dont il est saisi. Il devra examiner les preuves présentées par les procureurs, entendre les arguments de la défense et déterminer les responsabilités pénales selon le droit américain.

Mais l’assassinat de Jovenel Moïse est aussi un événement haïtien. Il s’est produit en Haïti.

Il concernait le président d’Haïti. Et ses conséquences ont profondément marqué la trajectoire politique et institutionnelle du pays.

Un verdict américain pourra donc établir des responsabilités pénales importantes sans nécessairement répondre à toutes les questions historiques, politiques et institutionnelles que les Haïtiens se posent depuis cinq ans. Un procès peut établir des faits. Il ne répond pas nécessairement à toutes les questions d’un peuple.

Cinq ans plus tard, certaines questions restent ouvertes

Pourquoi a-t-il fallu cinq ans pour arriver à cette étape ? Pourquoi la procédure américaine a-t-elle progressé jusqu’à produire des condamnations alors que la procédure haïtienne reste sans procès ? Qu’est-ce qui a réellement empêché la justice haïtienne d’aller jusqu’au bout ?

Quels éléments supplémentaires les nouveaux accusés pourraient-ils apporter ? Joseph Félix Badio parlera-t-il ? Si oui, que dira-t-il ? Et surtout : jusqu’où cette affaire peut-elle remonter ?

Car l’une des grandes questions de l’assassinat de Jovenel Moïse n’est pas seulement de savoir qui était présent dans la maison cette nuit-là. C’est de comprendre qui voulait réellement la disparition du président, qui a financé l’opération, qui l’a facilitée et ce que les différents acteurs espéraient obtenir après sa mort.

Est-ce que la question dépasse le président Jovenel Moïse ?

Cinq ans après le 7 juillet 2021, l’enjeu dépasse désormais la personne de Jovenel Moïse. Il concerne la capacité d’un État à rendre justice lorsqu’un président est assassiné.

Il concerne la souveraineté judiciaire. Il concerne la coopération internationale. Il concerne également la confiance des citoyens dans leurs institutions.n Et il pose une question beaucoup plus profonde : que reste-t-il de la souveraineté d’un pays lorsque ses dossiers judiciaires les plus sensibles doivent être traités ailleurs pour pouvoir avancer ?

Peut-être que la réponse ne se trouve ni exclusivement à Miami, ni exclusivement à Port-au-Prince. Elle se trouve peut-être dans la capacité d’Haïti à reconstruire une justice suffisamment indépendante, suffisamment protégée et suffisamment forte pour que, demain, une affaire de cette importance puisse être jugée sur son propre territoire. Car la véritable tragédie ne serait pas seulement que la justice ait quitté Haïti.

La véritable tragédie serait qu’Haïti finisse par considérer comme normal que sa justice doive partir ailleurs pour fonctionner. 

Cinq ans après, l’avion est parti de Port-au-Prince. La question maintenant est de savoir si la vérité, elle aussi, devra rester à Miami.

Sources : informations publiques communiquées par les autorités américaines et haïtiennes, Associated Press, Reuters, Miami Herald et autres médias internationaux. Les accusations mentionnées dans cet article demeurent des allégations tant qu’elles n’ont pas été établies devant un tribunal.

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