Il existe des hommes qui disparaissent mais ne meurent pas. Ils sont tout simplement absents. Quand on les appelle, ils répondent à travers leurs souvenirs tellement ils ont marqué, d’un sceau indélébile, leur passage parmi nous. Maître Divers fut l’un d’entre eux, pour ne pas dire la « dernière goutte » qui était encore vivante à Jérémie.
C’est dans la tranquillité la plus totale de sa demeure perchée sur les hauteurs de Bordes, dans l’après-midi du 29 mai 2026, que « la dernière goutte d’homme », pour parler comme Jean-Claude Fignolé, tomba et cassa sa pipe en présence de son épouse, Ygline Divers, affectueusement appelée Tatie Guyne.
Maître Divers et son côté divin
À 80 ans, il regardait déjà la vie de façon différente ; avec plus de conscience de sa propre finitude, de sa petitesse devant l’immensité de l’inconnu, du « Dieu Père-Mère », selon sa propre formule pour désigner Dieu quand il priait. À ce titre, toute l’histoire de sa vie constitue, pour ceux qui le côtoyaient, une préparation quotidienne à l’art de mourir en paix.
Et croyez-moi si vous le voulez, il est mort en paix, serein. Il a eu le temps d’aller aux toilettes, de se vider de toute son essence humaine et terrestre, de prendre son bain, de se parfumer, de s’habiller et de parler au téléphone à son fils. Ensuite, il est allé s’allonger, a ouvert les yeux et a regardé sa femme avec affection comme pour lui dire un dernier « je t’aime », puis les a refermés pour ne plus les rouvrir.
C’est sa façon à lui de rendre à la terre ce qui appartient à la terre. De se dépouiller de tout débris humain, mortel et terrestre pour entamer avec fraîcheur sa course vers son « Dieu Père-Mère ».
À l’instar de Voltaire, de Rousseau et de Kant, Maître Divers était déiste et non pas religieux. Il croyait en une Lumière supérieure sans se claquemurer dans une église. Son Dieu n’avait pas de temple mais habitait en chacun de nous. Justement, parce qu’il n’était pas attaché à une religion, il respectait la croyance et le parcours religieux de chacun.
Si les religions divisent parfois les hommes, Maître Divers choisissait ce qui les unit : l’existence d’une Force suprême qui nous dépasse et nous lie.
Il était toujours dans la contemplation. Au balcon de sa résidence, il se tenait toujours debout pour contempler les arbres de son jardin. Là où les autres couraient, il observait le ciel après la pluie. La contemplation était sa façon de comprendre Dieu. Pour lui, admirer le paysage, écouter les oiseaux qui chantent, c’était déjà rendre gloire à Dieu. La nature était son livre saint. Un jour, il me disait : « Les arbres nous parlent quand nous sommes malades. C’est notre plus grande pharmacie. » Dans un monde de bruit, dans une Haïti tourmentée, contempler c’était déjà prier pour lui.
Chaque matin, face au soleil levant, il invoquait Dieu, son « Dieu Père-Mère ». Pour lui, le soleil était la manifestation la plus éclatante de Dieu. Et, tant que le soleil se lèvera, une part de Maître Divers sera avec nous.
Déiste mais profondément spirituel, il nous a enseigné que le divin ne vit pas seulement dans les églises, mais dans chaque regard qu’on pose sur son prochain et sur le monde.

Maître Divers : le stoïque
Par sa façon de vivre et de comprendre la vie, il incarnait un stoïcisme à la Marc Aurèle. Il a construit toute sa vie autour de l’action, de la résilience face aux épreuves et de l’acceptation du destin. De par son existence qui se résumait à une quête permanente de vérité et de bonnes actions, on peut aisément comprendre que toute sa vie, ainsi que sa compréhension de l’Homme et de la mort, tirait son origine d’une fidélité sans faille à l’idéal stoïcien.
L’un des traits les plus remarquables de sa personne résidait dans son rapport à la fin. Il n’avait pas peur de la mort. Loin de l’effrayer, elle lui apparaissait comme le sceau qui confère à l’existence toute sa valeur. Il regardait la mort comme la limite naturelle qui nous invite à vivre davantage dans la droiture. Et c’est peut-être pourquoi il a façonné sa vie de manière à avoir une plus profonde compréhension de la condition humaine.
De son vivant et au cours de nos différentes conversations, tantôt chez lui, tantôt au téléphone, il méditait souvent sur le caractère éphémère de toute chose et sur l’obligation de considérer chaque jour comme un cadeau à apprécier. Il donnait sans rien attendre en retour et n’était pas attaché aux biens terrestres. Aussi acceptait-il l’idée de sa propre disparition avec la sérénité christique qui veut qu’on soit stable et inébranlable malgré la souffrance.
Cette disposition mentale se manifestait chez lui par la pratique constante des quatre vertus cardinales de la pensée stoïcienne, que Maître Divers incarna dans chacun de ses actes :
La sagesse : Elle était chez Maître Divers un véritable art de vivre. Elle se manifestait dans chaque aspect de sa vie. Le voir se mettre en colère était un exercice difficile, voire impossible, parce qu’il trouvait toujours une explication logique à chaque situation qui aurait normalement dû contrarier sa journée. Il lisait et méditait beaucoup ; il est facile de voir la profondeur de ses méditations à travers les e-mails aux contenus inspirationnels qu’il nous envoyait chaque matin et qui se terminaient toujours par un véritable « NAMASTE ».
Le courage : Il constituait chez lui le second pilier de son édifice intérieur. Il affrontait les avatars de la vie sans se plaindre et sans se dérober. Les épreuves de l’existence, qu’elles fussent d’ordre personnel ou pathologique, étaient considérées par lui comme des occasions d’exercer son courage. Même s’il était malade, même si vous le voyiez souffrir et que vous lui demandiez : « Maître, comment vas-tu ? », il vous répondait toujours : « Je vais bien. » Il estimait que se lamenter sur son sort revenait à ajouter un mal au mal. Ce courage se traduisait aussi par la liberté de sa parole : il disait toujours la vérité, même lorsqu’elle était gênante, car la complaisance est une forme de lâcheté, nous disait-il toujours.
La justice : Elle était le symbole de ses rapports avec autrui. Il s’efforçait en toute circonstance de rendre à l’autre ce qui lui est dû : le respect, l’écoute et la parole donnée. Il considérait que l’injustice commise envers un seul homme suffit pour blesser toute l’humanité. Son sens de la justice était visible : il se concrétisait dans des gestes quotidiens, dans les conseils qu’il donnait chaque jour et dans le soin qu’il mettait à aider les plus vulnérables sans faire de bruit.
La tempérance : Elle était devenue un élément important de sa vie et l’aidait à pratiquer la mesure en toute chose. Il maîtrisait ses passions, non en les niant, mais en les soumettant au crible de la raison. Au lieu de se mettre en colère, il essayait toujours de comprendre et d’analyser le pourquoi et le comment de chaque situation dont il était le témoin. Par la tempérance, il devenait maître de lui-même et nous laissait en héritage cette leçon essentielle qui veut que l’homme doive toujours être en mesure de maîtriser ses émotions pour mieux exercer sa liberté.
Maître Divers : l’épicurien
Si la figure de Maître Divers s’imposait d’abord par sa rigueur stoïcienne et sa foi en Dieu, il fut également un disciple avisé de la sagesse épicurienne.
Son épicurisme se traduisait dans certaines habitudes dont il assurait la constance avec une joie particulière.
Chaque samedi, se réunit autour de Maître Divers un cénacle d’amis composé de : Pergoles Mezil, Astrel Désir, Janvier Guerrier, Jacques Cernace Sanon, Smith François, Tessa Lionel, Tarzann François, Jean Hugues, Charlot Juin, Camelot Laguerre, Ronald Saint Surin (parti trop tôt), Alex Domond, Frenel Vincent et Rosny Saint Louis. L’affection, plus que le hasard, les avait réunis autour d’un bouillon qu’on surnommait : « bouyon samdi a ».
Ce qui était encore plus intéressant, c’était lui le cuisinier. Il se réveillait chaque samedi à 5 h du matin pou prepare bouyon samdi a. Li te konn fè manje byen. Sa anpil moun petèt pa konnen, Mèt Divers pa t konn manje vyann ditou, ni okenn bagay ki soti nan bèt tankou ze ak lèt. Men, poutan, bouyon an te toujou chaje vyann ladan l. Kijan l fè ? Li retire bòl pa l anvan, aprè li vide vyann lan nan tout rès bouyon an.
Cette agape hebdomadaire n’était pas une simple habitude sociale : elle était devenue notre lieu de rendez-vous favori où la camaraderie se nourrissait de paroles, de rires et du « bouillon » préparé avec soin.
La table chez lui devenait un espace de débats d’histoire et de philosophie. On y discutait, on y débattait, mais l’on y célébrait surtout le plaisir d’être ensemble dans la confiance et la bienveillance. Lorsque la pandémie de Covid-19 vint interrompre ce rituel amical, Maître Divers en éprouva une blessure secrète parce que ce n’était pas seulement la privation d’un divertissement, mais aussi la suspension d’un exercice spirituel, puisque ce rendez-vous donnait corps à la fraternité. Il répétait d’ailleurs toujours que « la joie, pour être authentique, doit être commune ».
Cette même harmonie se retrouvait aussi dans la manière dont le même cercle d’amis célébrait à ses côtés la journée du 24 décembre. Chaque année, la fête de la Nativité prenait chez lui une dimension qui dépassait la simple coutume. De 10 heures du matin jusqu’à 8 heures du soir, on mangeait ensemble dans la plus parfaite liberté. Des plats de toutes les couleurs et de toutes les saveurs ornaient la table. On y mangeait selon nos goûts, on y buvait dans la transparence des verres levés, et l’on y dansait enfin au rythme du compas, sur toutes les savoureuses chansons de Noël interprétées par les meilleurs orchestres haïtiens. Durant ces moments de pure convivialité, il prenait vraiment du plaisir à être avec nous. Enfin ! C’est triste pour nous de le voir faire le grand saut si rapidement. Tant que les années auront un 24 décembre, on se souviendra toujours de vous, Direk.
La prière du 31 décembre venait clore l’année selon une logique qui lui était propre. On faisait un grand cercle autour de lui dans la grande salle à manger où chacun, à tour de rôle, remerciait « Dieu Père-Mère » selon ses croyances pour ses bienfaits, pour les jours accordés, pour les épreuves surmontées et pour les joies reçues.
Cette prière annuelle était un acte de reconnaissance où il nous léguait une méthode de vie, une discipline de l’esprit. Il nous enseignait, à travers la prière annuelle du 31 décembre, que commencer une nouvelle année sans avoir rendu grâce pour celle qui s’achève, c’est s’avancer avec des dettes dans l’existence. Et c’est peut-être là le testament le plus sûr qu’il nous laisse.
Enfin, Maître Divers nous laisse l’image d’une vie conduite selon une exigence rare de nos jours en Haïti : celle de l’honnêteté. Son existence confirme qu’il est possible d’être à la fois sérieux et joyeux, ferme et bienveillant. De son vivant, il n’a pas cherché la gloire mais l’harmonie. Il n’a pas non plus cherché la richesse, mais une vie droite. Direk, ton enveloppe physique nous quitte aujourd’hui, mais la trace de tes pensées et de tes actions restera à jamais gravée en nous.
Direk, ou ale, nou pap janm bliye w. Vade in pace.

