Haïti face à ses maîtres invisibles : la mainmise de l’oligarchie

« Il est défendu à l’homme… de déranger son destin pour y substituer une fatalité d’un nouveau genre. »

Charles Baudelaire

Depuis le 1er janvier 1804, Haïti vit une longue contradiction : un peuple né d’une révolution unique, mais miné dès ses premiers pas par la division, les intrigues, la cupidité et l’ambition personnelle. Les fondations de l’État furent fissurées dès l’assassinat de l’empereur Jean-Jacques Dessalines, crime originel dont les secousses se ressentent encore au XXIe siècle. Pendant que la jeune nation tentait d’apprendre à respirer, une élite divisée et un clergé politique en perpétuelle querelle ont transformé l’indépendance en pari fragile gagné de justesse, puis dilapidé avec constance.

L’indemnité de 150 millions de francs imposée par la France, la diplomatie agressive occidentale et, plus tard, l’occupation américaine furent les premiers anneaux d’une chaîne nouvelle.

Cette œuvre dépeint la bataille de Vertières, l’ultime combat mené en 1803 par l’armée indigène contre l’armée française pour conquérir l’indépendance haïtienne.

Puis vint la migration levantine : Libanais, Syriens, Palestiniens, Égyptiens. Arrivés avec des valises de tissu, ils devinrent rapidement des empires marchands, installant un pouvoir économique parallèle. Un pouvoir qui, dès la fin du XIXe siècle, refusa l’intégration et préféra renforcer sa position par la maîtrise des douanes, des importations, du crédit, des infrastructures et aujourd’hui… de l’État. Le film « Un certain bord de mer » illustre brillamment l’ascension de cette communauté devenue indispensable, puis intouchable.

À chaque cycle, Haïti a changé de président, mais jamais de maître. De Magloire à Duvalier, des flibustiers allemands aux élites mulâtres, de la bourgeoisie politique aux puissances étrangères, un fil conducteur demeure : le contrôle de l’économie par des familles syro-libanaises solidement enracinées. Préval, grâce à PetroCaribe, avait neutralisé une partie de la classe politique traditionnelle, mais non l’oligarchie économique.

L’ère Martelly-Lamothe a tenté de rebâtir tant bien que mal après le séisme de 2010, mais les résistances profondes sont demeurées vivaces. Puis vint Jovenel Moïse, premier président à pointer ouvertement l’oligarchie comme source majeure de blocage national. Son affrontement avec les monopoles, les contrats d’électricité, les importations, et la corruption enracinée lui a attiré la guerre totale de ceux qui contrôlent tout, des grues aux ports, des entrepôts aux institutions.

S.E.M. Laurent Lamothe, S.E.M. Michel Joseph Martelly et S.E.M. Jovenel Moïse

Qu’est-ce qui a changé depuis ? Rien. Les révélations concernant l’entrepôt appartenant au clan Apaid, où le groupe de Lanmò Sanjou a fait la découverte d’une grande quantité de marijuana, n’ont pas surpris les Haïtiens attentifs à l’histoire profonde du pays. Ce scandale n’est pas un accident ; c’est la confirmation publique d’un secret vieux de plusieurs décennies. Ces familles, autrefois de simples commerçants, sont devenues les architectes invisibles du chaos : importateurs exclusifs, détenteurs de ports privés, fournisseurs de l’État, banquiers de politiciens.

Le lien entre pouvoir économique, influence politique et violence armée apparaît désormais au grand jour. Les Haïtiens ne peuvent plus dire qu’ils ne savaient pas.

Haïti n’est pas seulement un État fragile. Haïti est un État capturé : Par les politiciens traditionnels; les diplomaties étrangères; des ONG devenues des États dans l’État et surtout, par une dynastie économique syro-libanaise dont les tentacules s’étendent du bord de mer aux douanes, des banques aux infrastructures, des marchés publics aux services essentiels.

Membres du corps diplomatique accrédités en Haïti.

Ces familles possèdent la logistique, la machinerie lourde, les routes, l’électricité, les ports, les réseaux d’importation et d’exportation. Elles peuvent bloquer le pays en un claquement de doigts. Elles peuvent le relancer si cela leur convient.

L’histoire d’Haïti est souvent racontée comme une tragédie inévitable. Pourtant, rien n’est inévitable. La question fondamentale aujourd’hui n’est plus « Qui nous gouverne ? » mais plutôt « À qui appartient réellement Haïti ? »

Si nous ne réagissons pas, si nous laissons les générations futures hériter de cette structure coloniale moderne, alors nous ne serons plus un pays indépendant, mais une succursale oligarchique, un royaume économique sans drapeau, une nation nominale administrée par procuration.

Exposition d’artisanat haïtien mettant en valeur le fer découpé et des œuvres symbolisant la résilience et l’espoir de la nation.

Alors, posons la question qui dérange : Haïti deviendra-t-elle officiellement une nation libano-syrienne, un territoire dirigé non par ses citoyens, mais par les intérêts de quelques familles surnuméraires ?

Ou bien, comme en 1804, comme à Vertières, comme chaque fois que notre peuple se rappelle qu’il est grand, oserons-nous briser les chaînes modernes, invisibles, mais tout aussi réelles que celles que portaient nos ancêtres ?

La réponse, cette fois, n’appartient qu’à nous. Et l’Histoire ne pardonnera pas notre silence.

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