Je n’ai jamais visité la République dominicaine. Ce choix n’est ni touristique ni émotionnel : il est politique. Il s’enracine dans une expérience personnelle vécue durant mes années universitaires aux États-Unis. Lors d’un échange avec une étudiante dominicaine, une phrase m’a été adressée, lourde de mépris social et historique :
« Pour un Haïtien, je trouve que tu es très intelligent. Ma mère enseigne dans les bateyes, et beaucoup de gens là-bas sont des Haïtiens et ne savent même pas lire. »
Cette phrase n’était pas une simple maladresse. Elle reflétait un imaginaire collectif profondément ancré : celui d’un Haïtien réduit à la pauvreté, à l’ignorance et à une force de travail interchangeable. Elle résumait, à elle seule, la relation asymétrique qui structure encore aujourd’hui les rapports entre Haïti et la République dominicaine.
Pendant longtemps, cette indignation a suffi à nourrir mon refus de visiter le pays voisin. Mais l’indignation, si elle est nécessaire, ne peut remplacer l’analyse politique.
La réussite dominicaine : une construction politique, pas un miracle
La République dominicaine ne s’est pas développée par hasard, ni par supériorité morale. Son ascension est le résultat de choix politiques, économiques et institutionnels précis.
Le programme PetroCaribe, mis en place par le Venezuela au nom de la solidarité régionale, en est l’exemple le plus frappant. Alors que plusieurs pays bénéficiaires ont dilapidé ces fonds, la République dominicaine les a stratégiquement utilisés pour moderniser ses infrastructures, renforcer son secteur énergétique, soutenir le tourisme et les transports, et ainsi stabiliser ses finances publiques.

Photo : Radio-Canada / Benoît Roussel
Tandis qu’Haïti, elle, a transformé PetroCaribe en symbole mondial de la corruption d’État. Les mêmes ressources qui ont contribué à structurer l’économie dominicaine ont servi, côté haïtien, à enrichir une élite politique prédatrice. Ce contraste n’est pas idéologique : il est institutionnel.
Immigration : la fermeté dominicaine face au vide haïtien
Le traitement réservé aux migrants haïtiens en République dominicaine est souvent dénoncé, et parfois à juste titre. Les expulsions sont brutales, les humiliations réelles et les abus documentés ; mais la réalité est plus complexe que le récit dominant.
Des dizaines de milliers d’Haïtiens vivent en République dominicaine sans être inquiétés, parce qu’ils respectent les lois migratoires, paient leurs visas, travaillent légalement et s’intègrent aux normes du pays d’accueil.

À l’inverse, une immigration massive, désorganisée et souvent encouragée par l’effondrement de l’État haïtien alimente les tensions. Certains comportements, tels que le non-respect des normes sanitaires, l’occupation anarchique de l’espace public ou le rejet de l’autorité locale, renforcent une perception négative et offrent une justification politique à la fermeté dominicaine. Aucun État fonctionnel ne tolère indéfiniment le chaos importé d’un voisin défaillant.
L’hypocrisie de l’élite haïtienne
Pendant que le discours nationaliste s’enflamme à Port-au-Prince, une autre réalité se joue en silence : celle de l’élite haïtienne qui investit massivement en République dominicaine.
Loin de la rhétorique publique, politiciens, entrepreneurs et hommes d’affaires y placent leurs capitaux dans des secteurs clés tels que l’immobilier, la restauration, l’agroalimentaire, le commerce de détail et même l’industrie touristique.

Ils font confiance à l’État dominicain pour protéger leurs biens, leurs familles et leur avenir. Ce paradoxe est brutal : ceux-là mêmes qui dénoncent publiquement la République dominicaine choisissent en privé sa stabilité. Ce n’est pas un hasard, c’est un aveu.
Il fut un temps où le rapport de force était différent. Des Dominicains venaient en Haïti pour travailler, commercer, se livrer à la prostitution ou exploiter une économie informelle au sein d’un État faible. Avons-nous toujours été exemplaires ? Avons-nous été plus ouverts, moins xénophobes, plus solidaires ? Le pouvoir économique modifie toujours la morale. Aujourd’hui, la République dominicaine impose ses règles parce qu’elle en a les moyens. Haïti proteste parce qu’elle a perdu les siens.
Vers une mentalité de 1804 moderne
À l’heure où j’écris ces lignes, je ne suis toujours pas prêt à visiter la République dominicaine. Non par haine du peuple dominicain, mais par refus de banaliser une relation profondément déséquilibrée sans une remise en question haïtienne préalable.
Cependant, rester enfermé dans une posture victimaire est une impasse stratégique. Ce dont Haïti a besoin en 2026, ce n’est pas d’une indignation permanente, mais d’une mentalité de 1804 adaptée aux exigences du monde moderne. Cela implique la reconquête d’une souveraineté réelle, soutenue par des institutions fonctionnelles et un leadership responsable. Il s’agit de bâtir une économie productive et de restaurer le respect de soi par la rigueur de l’organisation.
1804 n’était pas un cri de plainte, c’était une décision politique radicale. Aujourd’hui, si Haïti veut être respectée à sa frontière, elle doit d’abord redevenir un État chez elle.


