Le Canon universitaire haïtien

En Haïti, l’histoire de l’enseignement supérieur remonte notamment à la création de l’École de droit de Port-au-Prince en 1859, inaugurée en janvier 1860. Depuis, la formation universitaire a connu plusieurs transformations. Mais une question demeure : quelle place la pensée haïtienne occupe-t-elle réellement dans la formation des nouvelles générations d’intellectuels ?

Il est donc légitime de se demander : quel est l’état réel de notre enseignement supérieur ? À quelles réalités de la société haïtienne répond-il ? Et surtout, quelle place donne-t-il à la pensée produite par les Haïtiens eux-mêmes ?

Une question simple permet de commencer la réflexion : un étudiant haïtien peut-il devenir un excellent professionnel sans connaître les grandes œuvres intellectuelles produites par son propre pays ?

La réponse est évidemment oui. Un médecin peut devenir un excellent médecin sans avoir lu Anténor Firmin. Un ingénieur peut maîtriser son domaine sans connaître Jean Price-Mars. Un agronome peut être compétent sans avoir lu Jacques Roumain. Un juriste peut pratiquer le droit sans avoir étudié les grandes réflexions haïtiennes sur l’État, la souveraineté ou la citoyenneté.

Mais cette réponse ne règle pas la question.

Car il faut alors poser une deuxième question : que perd une société lorsque ses professionnels connaissent très bien les théories produites ailleurs, mais connaissent peu les œuvres qui ont tenté de penser leur propre société ?

C’est à partir de cette question que se pose la nécessité d’un canon universitaire haïtien.

Il ne s’agit pas de fermer l’université haïtienne au monde. Il ne s’agit pas non plus de remplacer Platon par Firmin, Marx par Roumain ou Rousseau par Price-Mars. L’objectif est différent : il s’agit de permettre aux étudiants haïtiens d’entrer dans le savoir universel sans être obligés de quitter leur propre réalité.

Une université haïtienne devrait donc transmettre les connaissances produites dans le monde tout en donnant aux étudiants les moyens de comprendre Haïti, de penser avec elle et, éventuellement, de produire à leur tour des connaissances à partir de cette réalité.

Identité

Cette question du canon universitaire renvoie aussi à une question plus profonde : celle de l’identité.

L’identité n’est pas seulement une affaire culturelle ou affective. Elle peut également déterminer la manière dont une personne regarde le monde et produit du savoir. Lorsqu’une société apprend à considérer ses propres références comme secondaires et les références extérieures comme les seules véritables sources de connaissance, elle risque de développer une relation particulière avec le savoir : elle apprend à recevoir avant d’apprendre à produire.

Aimé Césaire formulait cette tension à travers une réflexion sur l’identité noire :

« Pour être universel, il fallait commencer par nier que l’on est nègre. Au contraire, je vous disais : plus on est nègre, plus on sera universel. »

Aimé Césaire

Cette idée peut être transposée à la question du savoir. Être ouvert à l’universel ne signifie pas effacer son histoire, sa culture ou les pensées produites par sa propre société. Au contraire, c’est souvent en partant de sa propre expérience que l’on peut véritablement dialoguer avec le monde.

Le problème n’est donc pas que les étudiants haïtiens étudient Platon, Rousseau, Marx, Arendt ou d’autres grands penseurs. Le problème apparaît lorsque ces références deviennent presque les seules portes d’entrée vers la réflexion, tandis que les penseurs haïtiens restent absents ou occupent une place secondaire.

L’enjeu du canon universitaire haïtien est donc aussi celui d’une identité intellectuelle. Il ne s’agit pas de construire un savoir fermé sur lui-même, mais de permettre à l’étudiant haïtien de pouvoir dire : je peux apprendre du monde sans cesser de penser à partir de ce que je suis et de l’endroit d’où je viens.

Qu’est-ce qu’un canon universitaire ?

Dans le monde universitaire, le mot « canon » désigne un ensemble d’œuvres, d’auteurs et de travaux considérés comme importants pour la formation intellectuelle dans un domaine.

Un canon n’est pas nécessairement une liste définitive. Il peut évoluer avec le temps. De nouveaux travaux peuvent y entrer, tandis que certaines références peuvent être relues différemment.

Dans le cas d’Haïti, l’idée serait de construire un ensemble de références permettant aux étudiants de rencontrer les grandes questions du pays à travers les travaux de ceux qui les ont déjà étudiées.

Cela signifie par exemple qu’un étudiant en agronomie pourrait être amené à lire Gouverneurs de la rosée de Jacques Roumain, non seulement comme une œuvre littéraire, mais aussi comme une entrée vers des questions liées à la terre, à l’eau, à la déforestation, au travail collectif et aux rapports entre les communautés rurales.

Un étudiant en anthropologie ou en sociologie pourrait étudier Anténor Firmin et Jean Price-Mars afin de comprendre comment des penseurs haïtiens ont abordé la race, la culture, l’identité et les réalités sociales de leur époque.

Un étudiant en droit ou en sciences politiques pourrait rencontrer les travaux de Louis-Joseph Janvier, d’Edmond Paul ou d’autres penseurs haïtiens ayant réfléchi à l’État, à la souveraineté, aux institutions et à la vie politique du pays.

L’objectif ne serait donc pas de demander à tous les étudiants de lire exactement les mêmes livres. Il serait plutôt de déterminer, pour chaque domaine, quelles œuvres haïtiennes peuvent contribuer de manière significative à la formation des futurs professionnels.

Un socle haïtien dans chaque discipline

Le tableau suivant constitue une première proposition de références pour un canon universitaire haïtien. Il ne prétend pas établir une liste définitive ni imposer les mêmes lectures à toutes les disciplines. Il vise plutôt à identifier des œuvres produites par des intellectuels haïtiens susceptibles de contribuer à la formation des étudiants, à la compréhension de la société et au développement d’une pensée scientifique ancrée dans les réalités nationales. Les références proposées devront faire l’objet d’un examen bibliographique et d’une évaluation par des spécialistes de chaque domaine avant toute adoption institutionnelle.

DisciplineŒuvres de référence
HistoireThomas Madiou, Histoire d’Haïti ; Beaubrun Ardouin, Études sur l’histoire d’Haïti ; Jean Fouchard, Les marrons de la liberté (1972)
Anthropologie, sociologieAnténor Firmin, De l’égalité des races humaines (1885) ; Jean Price-Mars, Ainsi parla l’Oncle (1928) ; Laënnec Hurbon, Le barbare imaginaire (1987)
Droit, sciences politiquesLouis-Joseph Janvier, Les constitutions d’Haïti (1886) ; Edmond Paul, Les causes de nos malheurs (1876) ; Hannibal Price, De la réhabilitation de la race noire par la République d’Haïti (1900)
Agronomie, environnementJacques Roumain, Gouverneurs de la rosée (1944) ; Paul Moral, Le paysan haïtien (1961)
Économie, géographieAlain Turnier, Les États-Unis et le marché haïtien (1955) ; Georges Anglade, Espace et liberté en Haïti (1982)
Psychologie, santéLouis Mars, La lutte contre la folie (1946) ; Jean Price-Mars, La vocation de l’élite (1919)
ÉducationJean Price-Mars, La vocation de l’élite (1919) ; DeGraff, Frager et Miller (2022) sur le créole comme langue d’enseignement
Lettres, littératureJacques Stephen Alexis, Compère Général Soleil (1955) ; Marie Vieux-Chauvet, Amour, colère et folie (1968) ; Frankétienne, Mûr à crever (1968)
LinguistiqueSuzanne Comhaire-Sylvain, Le créole haïtien (1936) ; Pradel Pompilus, Contribution à l’étude comparée du français et du créole (1961)

Le créole et la production du savoir

Cette réflexion conduit également à une autre question : celle de la langue.

Le créole haïtien est la langue de tout un peuple. Pourtant, dans de nombreux espaces académiques, le français conserve une place dominante dans la production et la transmission du savoir.

La question n’est pas de remplacer automatiquement le français par le créole. Il s’agit plutôt de reconnaître que la langue peut également être un instrument de conceptualisation.

Si certaines réalités haïtiennes sont difficiles à exprimer dans les catégories existantes, la possibilité de produire des concepts en créole pourrait ouvrir de nouvelles perspectives.

La langue maternelle joue un rôle essentiel dans le développement cognitif, la réussite scolaire et la construction identitaire. Apprendre dans une langue que l’on maîtrise facilite la compréhension, l’expression des idées et la participation en classe. À l’inverse, les difficultés linguistiques peuvent contribuer au découragement et au décrochage scolaire, sans en être l’unique cause.

Les travaux sur l’enseignement dans la langue première, notamment ceux de l’UNESCO, soulignent l’importance de la langue d’apprentissage pour la compréhension, la participation scolaire et l’inclusion. Ces principes méritent une attention particulière dans le contexte haïtien, tout en tenant compte des différences entre l’enseignement primaire, l’enseignement secondaire et l’enseignement supérieur.

Au-delà de l’apprentissage, le créole porte notre mémoire collective, notre histoire, nos valeurs et nos liens culturels et émotionnels. Pourtant, certaines écoles en Haïti ont interdit son usage, parfois en sanctionnant les élèves qui le parlaient. Cette pratique dévalorise la langue maternelle et peut éloigner l’école de la réalité des apprenants.

L’Akademi Kreyòl Ayisyen (AKA) joue un rôle important dans la valorisation et le développement de cette langue. Les universités doivent également contribuer à faire du créole une véritable langue d’enseignement, de recherche et de production scientifique. Il ne s’agit pas d’exclure le français, mais de permettre aux Haïtiens d’apprendre, de réfléchir et de produire des connaissances dans leur propre langue.

Une véritable souveraineté intellectuelle ne consiste donc pas uniquement à lire des auteurs haïtiens. Elle suppose également la possibilité de produire, discuter et transmettre le savoir dans les langues dans lesquelles la société pense et communique.

Conclusion

En définitive, la question fondamentale posée à l’université haïtienne dépasse le cadre de la réorganisation des programmes. Elle touche à la fonction même de l’enseignement supérieur dans une nation :

Quel type de société voulons-nous être capables d’imaginer et de construire lorsque nos étudiants quittent les bancs de l’université ?

Le canon universitaire haïtien ne devrait donc pas être conçu comme une fermeture. Il devrait être une ouverture. Une ouverture vers les œuvres haïtiennes, vers son histoire et vers ses propres questions. Mais surtout, une ouverture vers la possibilité de produire.

Car le véritable enjeu n’est peut-être pas seulement que les étudiants haïtiens connaissent davantage de penseurs haïtiens. L’enjeu est qu’un jour, ils puissent eux-mêmes devenir ceux que les générations suivantes auront besoin de lire.

Une université qui se contente de transmettre des savoirs décontextualisés forme des techniciens. Une université qui apprend à une société à se connaître, à dialoguer avec sa tradition intellectuelle et à produire ses propres concepts contribue directement à former un pays en développement et souverain.

Haïti avant tout.

Références

  • AKADEMI KREYÒL AYISYEN (AKA). Site officiel. https://www.akademikreyol.net/.
  • ALEXIS, Jacques Stephen. (1955). Compère Général Soleil. Paris : Gallimard.
  • ARDOUIN, Beaubrun. (1853-1860). Études sur l’histoire d’Haïti. Paris : Dezobry et E. Magdeleine.
  • BIBLIOTHÈQUE NATIONALE DE FRANCE (BnF). Catalogues bibliographiques des œuvres d’Anténor Firmin, Jean Price-Mars et Jacques Stephen Alexis.
  • COMHAIRE-SYLVAIN, Suzanne. (1936). Le créole haïtien : morphologie et syntaxe. Wetteren : Imprimerie De Meester.
  • DEGRAFF, Michel, FRAGER, William Scott et MILLER, Haynes. (2022). « Language Policy in Haitian Education: A History of Conflict over the Use of Kreyòl as Language of Instruction ». Journal of Haitian Studies, vol. 28, no 2.
  • FIRMIN, Anténor. (1885). De l’égalité des races humaines : anthropologie positive. Paris : F. Pichon.
  • MADIOU, Thomas. (1987-1991). Histoire d’Haïti (8 tomes). Port-au-Prince : H. Deschamps.
  • PRICE-MARS, Jean. (1928). Ainsi parla l’Oncle : essais d’ethnographie. Compiègne : Imprimerie de Compiègne.
  • ROUMAIN, Jacques. (1944). Gouverneurs de la rosée. Pour une édition consultable : Paris : Zulma, 2013.
  • UNESCO, Bureau international d’éducation. « Towards Inclusive Education and Learning Success: Embracing Creole in Haitian Schools ».
  • UNIVERSITÉ D’ÉTAT D’HAÏTI (UEH). Informations institutionnelles sur l’histoire de l’enseignement supérieur et de la Faculté de droit.

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