Le Canada flirte avec l’Europe. Washington regarde, mécontent

Mark Carney n’a pas hésité longtemps. Quand Ursula von der Leyen a lancé l’idée dans son discours sur l’état de l’Union, il a répondu que le Canada « accueillait » cette ambition. Le mot qui revenait sans cesse dans sa bouche n’était pas « adhésion », c’était « alliance » ; une nuance qu’il a lui-même pris soin de souligner, en précisant que la nomenclature finale reviendrait à Bruxelles, et que rien ne serait officiel avant un vote du Parlement canadien.

Techniquement, on ne sait toujours pas ce qu’est un « membre associé » de l’UE. Le statut n’existe dans aucun traité. Mais politiquement, le symbole a suffi à faire du bruit jusqu’à la Maison-Blanche.

Sans jamais prononcer le nom de Donald Trump, Carney a passé une bonne partie de son discours à lui répondre. « L’intégration économique est aujourd’hui instrumentalisée, les droits de douane servent désormais à exercer une pression », a-t-il lancé aux eurodéputés. Tout le monde dans la salle savait de qui il parlait.

La réaction n’a pas tardé. M. Trump a qualifié le projet d’« acte hostile » et menacé l’UE de « droits de douane très sérieux » si Bruxelles allait de l’avant. La Commission a répliqué platement que ce rapprochement n’était « contre personne », juste « pour notre force commune » ; la formule diplomatique classique qui ne convainc jamais celui à qui elle s’adresse.

On comprend vite pourquoi Ottawa a atterri là. Les tarifs américains successifs ont fini par user la patience canadienne.

La Banque du Canada elle-même a prévenu que ces nouvelles taxes pourraient ralentir sérieusement la croissance au quatrième trimestre, pas tant à cause du niveau des tarifs, d’ailleurs, que de l’incertitude qu’ils créent.

Une entreprise peut vivre avec un mauvais accord. Elle a beaucoup plus de mal à investir quand elle ignore quelles seront les règles dans six mois.

Voilà où le bât blesse dans le raisonnement de ceux qui voient l’Europe comme une porte de sortie : elle n’en est pas une. Le Canada et les États-Unis partagent près de 9 000 kilomètres de frontière et des chaînes d’approvisionnement tellement imbriquées qu’une pièce automobile peut traverser la frontière trois ou quatre fois avant qu’une voiture ne soit terminée. L’énergie, l’agriculture, la finance, tout est branché sur le même circuit depuis des décennies. On ne débranche pas ça en un discours à Strasbourg.

Ce que l’Europe propose, ce n’est pas un remplacement. C’est une deuxième porte. Les échanges commerciaux entre le Canada et l’UE ont déjà atteint environ 130 milliards d’euros l’an dernier, et l’accord de libre-échange en vigueur depuis 2017 continue de faire grimper les chiffres. Ce que Carney a esquissé à Strasbourg va plus loin : minéraux critiques, intelligence artificielle, énergie, défense, espace, recherche, services financiers. De quoi transformer un partenariat commercial en quelque chose qui ressemble à une vraie alliance stratégique.

Mais il ne faut pas se raconter d’histoires non plus. L’Europe a ses propres lourdeurs bureaucratiques, ses propres réserves.

Certains diplomates européens ont déjà laissé entendre, en privé, qu’il serait plus simple d’approfondir les accords existants que d’inventer une catégorie institutionnelle entièrement nouvelle. Et l’accord commercial actuel n’est même pas encore ratifié par tous les pays membres. Bruxelles peut bien ouvrir une porte ; encore faut-il qu’Ottawa trouve le couloir qui mène quelque part derrière.

C’est là que le débat devient vraiment intéressant, et c’est aussi la partie que personne ne semble vouloir aborder de front. Une mobilité facilitée avec l’Europe attirerait sans doute des ingénieurs allemands, des chercheurs néerlandais, des infirmières françaises, exactement le genre de profils qui manquent cruellement au Canada. Sauf que cette ouverture tomberait à un moment franchement mal choisi. Ottawa vise 380 000 admissions permanentes par an jusqu’en 2028, tout en essayant, dans le même temps, de faire redescendre les résidents temporaires sous la barre des 5 % de la population d’ici fin 2027.

Autrement dit : le pays veut plus de talents et moins de pression démographique en même temps. Ce sont deux objectifs qui ne s’emboîtent pas très bien.

Et il y a un vieux problème canadien qui refait surface à chaque fois qu’on parle d’immigration qualifiée : la reconnaissance des diplômes. On peut recruter le meilleur cardiologue de Lyon, s’il attend trois ans avant que son ordre professionnel valide son diplôme, il finira chauffeur de taxi. Ce n’est un secret pour personne à Ottawa, et pourtant rien n’a vraiment bougé sur ce dossier depuis des années.

On peut refaire la carte des alliances du Canada autant qu’on veut. Le vrai obstacle reste chez lui. Il ne sert à rien d’attirer des ingénieurs européens si on n’a pas de logements à leur offrir.

Il ne sert à rien de recruter des médecins si les urgences sont déjà pleines. Le pays n’a pas nécessairement besoin de plus de monde, il a besoin de la capacité à transformer les gens qu’il fait déjà venir en logements construits, en emplois occupés, en soins de santé disponibles.

Carney a eu cette formule, à Strasbourg, qui se voulait rassurante : cette alliance devrait devenir un « phare » pour les autres démocraties. Peut-être. Mais un phare ne sert à rien si le port en dessous n’a pas de quai pour accueillir les bateaux.

Le choix qui se présente au Canada n’est donc probablement pas « l’Amérique ou l’Europe ». C’est plutôt : est-ce que le pays sera capable, à la fois, de rester dans l’orbite américaine et de construire, en parallèle, quelque chose de solide avec Bruxelles, sans se retrouver, une fois de plus, à dépendre d’un seul partenaire pour décider de son avenir ?

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