|

Pierre Damas Bel : Quand l’exil devient une frontière de trop

Il y a des morts qui ne demandent qu’à être pleurées, et il y a des morts qui exigent d’être comprises. Celle de Pierre Damas Bel appartient à la seconde catégorie, et c’est précisément pour cela qu’elle nous est si insupportable.

Il avait vingt ans. L’âge où l’on croit encore que l’avenir est une chose qu’on peut simplement décider d’avoir. Il avait un diplôme obtenu avec mention, un ballon de soccer qu’il savait faire danser, une place à l’université qu’il venait à peine de trouver. Il avait, en somme, tout ce qu’on demande à un jeune homme d’avoir avant de lui faire confiance : de l’ambition, de la discipline, un commencement.

Le 31 août, en Ohio, un véhicule l’a heurté sur l’Interstate 70. Sa famille dit qu’il s’est jeté devant. Quelques semaines plus tôt, on lui avait attaché un GPS, un bracelet électronique, comme on marque le bétail, comme on numérote les dossiers, parce que la protection temporaire accordée aux Haïtiens venait de prendre fin et qu’il fallait bien, désormais, le surveiller.

Je n’écris pas ces lignes pour établir une cause unique à une mort qui en a sans doute plusieurs. L’enquête suivra son cours, comme toujours, longtemps après que le silence sera retombé sur cette histoire. Mais il y a une question qu’aucune enquête ne posera, et c’est celle-là qui m’occupe : que fait-on à un être humain quand on cesse, peu à peu, de le traiter comme tel ?

Pour l’administration, ce n’est qu’un objet de plastique et de métal, un outil de gestion parmi d’autres. Pour celui qui le porte, c’est une phrase qu’on répète à voix basse, à chaque pas, du matin jusqu’au soir : « Tu n’es plus tout à fait un homme, tu es d’abord un cas. »

À Springfield, on m’a raconté cette peur qui s’est installée comme un invité qu’on ne peut plus mettre à la porte. Des familles entières qui ont perdu, en quelques semaines, l’autorisation de travailler, la tranquillité de dormir sans redouter le lendemain. On ne parle plus de statistiques quand on regarde ces visages. On parle de mères qui font les comptes deux fois, de pères qui n’osent plus répondre au téléphone, d’enfants qui sentent, sans qu’on le leur dise, que quelque chose ne va pas.

On dit : « Renvoyez-les chez eux. » Retourner où, exactement ? Comme si Haïti était une simple adresse, une maison dont on aurait seulement égaré la clé. Mais chez soi, quand les gangs tiennent des quartiers entiers, quand on ne sait plus quelle rue emprunter sans risquer l’enlèvement, chez soi devient une abstraction cruelle. Washington elle-même reconnaît la gravité de ce qui attend ceux qu’on renvoie.

Je ne dis pas que toute reconduite est une injustice. Je dis qu’une politique, aussi légitime soit-elle dans ses intentions, cesse d’être juste le jour où elle oublie qu’elle s’applique à des vies et non à des lignes sur une carte. Une frontière est un tracé. Une personne ne l’est pas.

Nous, qui sommes partis, nous connaissons cette histoire par cœur. Nous l’avons vécue avant de la raconter. Partir, ce n’était pas fuir Haïti, c’était fuir l’impossibilité d’y rester debout. Il y en a qui ont cumulé deux emplois, trois parfois. On a construit des maisons qu’on n’habite jamais, envoyé de l’argent qu’on ne verra jamais dépensé, élevé des enfants dans une langue qui n’était pas tout à fait la nôtre. Nou te ale paske nou te vle viv e nou te panse lavi a t ap pi bon.

Et voilà que certains d’entre nous découvrent, des décennies plus tard, qu’avoir bâti une vie entière quelque part ne suffit pas à s’y sentir accueillis. Qu’on peut être utile, discipliné, exemplaire, et rester, aux yeux d’un système, éternellement provisoire. C’est une blessure d’une nature particulière, celle-là. Elle ne saigne pas. Elle use.

Voilà ce qu’il y a de plus triste, peut-être, dans tout cela : un garçon de vingt ans devrait rester dans la mémoire pour son sourire, pour ses buts marqués sur un terrain de football, pour les études qu’il commençait à peine. Pas pour un bracelet. Pas pour un dossier. Pas pour la manière dont il est mort.

Et pourtant, malgré lui, il est devenu un nom qu’on prononce, une question qu’on ne peut plus éviter. Derrière lui, il y a des milliers de jeunes Haïtiens qui regardent leurs parents avec une interrogation dans les yeux qu’aucun enfant ne devrait avoir à formuler : « Sommes-nous vraiment en sécurité ici ? Est-ce que tout ce que nous avons construit peut disparaître en quelques semaines ? »

Et Haïti, dans tout cela ? On peut condamner une politique américaine. On peut, on doit, exiger davantage d’humanité dans son application. Mais il faut aussi avoir le courage de tourner le regard vers soi-même et de demander : pourquoi tant de nos enfants sentent-ils qu’ils doivent partir pour avoir seulement une chance de devenir eux-mêmes ?

C’est aussi une histoire haïtienne. L’histoire d’un pays qui regarde partir, année après année, ceux qui auraient pu le reconstruire. On ne peut pas demander au monde d’ouvrir toutes ses portes tout en refusant de comprendre pourquoi tant des nôtres cherchent si désespérément une sortie.

Il ne suffira pas d’une déclaration. Il ne suffira pas d’une photo noire publiée puis oubliée. Il faut, dans nos communautés, apprendre enfin à nommer la souffrance au lieu de l’enterrer sous la fierté. Il faut des réseaux pour les familles menacées, des ressources juridiques accessibles, des oreilles formées à reconnaître la détresse avant qu’elle ne devienne irréversible.

On nous a appris, enfants, à kenbe fèm, à tenir bon, à ne pas pleurer, à être forts. Mais parfois, la vraie force, c’est de pouvoir dire : « Mwen pa byen. E mwen bezwen èd. » Ne le laissons pas mourir une seconde fois.

La seconde mort, ce serait l’oubli. Que son nom se dissolve dans les statistiques, qu’il devienne un chiffre de plus dans un rapport que personne ne lira jusqu’au bout. Avant d’être un immigrant, Pierre était un fils. Avant d’être un Haïtien aux yeux d’un système, il était un jeune homme qui voulait avancer. Avant d’être un dossier, il était une vie, une vie qui méritait, comme toutes les autres, beaucoup plus de temps que celui qu’on lui a laissé.

Nou gen valè. Lavi nou gen valè. Que nul système, nul bracelet, nul refus, nul moment de désespoir ne convainque jamais un jeune homme ou une jeune femme du contraire. Il existe toujours une porte à laquelle frapper, une main à saisir, une voix à réveiller au milieu de la nuit.

Mesaj sa a se pou Pierre. Pou fanmi li. Pou tout jèn Ayisyen k ap viv ak laperèz jodi a. Nou tande nou. Nou konprann nou.

Nous ne devons pas seulement demander pourquoi il est mort. Nous devons demander quelle société permet encore qu’un jeune homme cesse, un jour, de voir un lendemain.

Similar Posts

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *