PetroCaribe : le sujet oublié d’une opportunité historique manquée

Dans un pays où les crises se succèdent au rythme des promesses non tenues, le dossier PetroCaribe est devenu un souvenir que beaucoup préfèrent oublier. Pourtant, ce programme, lancé par Hugo Chávez en 2005, a représenté une des plus grandes opportunités économiques de l’histoire moderne d’Haïti. Une aide régionale basée sur la solidarité, la vision et la coopération entre les nations du Sud. Mais si la majorité des pays bénéficiaires ont utilisé ces ressources pour se développer, Haïti, elle, les a gaspillées, laissant derrière elle un vide moral, économique et institutionnel.

Le principe du programme PetroCaribe était simple : le Venezuela vendait du pétrole à prix préférentiel, et les pays participants ne payaient qu’une partie immédiatement. Le reste était converti en prêt à faible intérêt (1 % sur 25 ans), un mécanisme qui permettait de dégager des ressources nationales pour financer des projets de développement social, économique et d’infrastructures. Cette initiative visait à libérer les petits États caribéens de la dépendance des institutions financières internationales, tout en stimulant un développement souverain et équitable.

Pendant qu’Haïti se noyait dans la mauvaise gestion, d’autres pays de la région ont fait preuve de rigueur, de planification et de vision. Voici quelques exemples concrets :

Jamaïque : Une gestion exemplaire et un modèle de transparence

La Jamaïque a reçu environ 3 milliards de dollars US de PetroCaribe. Plutôt que de les dilapider, le gouvernement a créé un “PetroCaribe Development Fund”, un organisme public indépendant chargé d’administrer les ressources avec transparence.

Une partie importante du financement a servi à des projets d’infrastructure à grande échelle en Jamaïque, notamment des tronçons de l’autoroute 2000 (Highway 2000)

Les résultats sont tangibles : des routes modernes ont été construites à travers l’île, des investissements ont été faits dans l’éducation, la santé et les infrastructures énergétiques, et une partie des fonds a servi à réduire la dette nationale, renforçant la stabilité macroéconomique. En 2019, le FMI a cité la Jamaïque comme un exemple de gestion prudente des ressources PetroCaribe. Ce fonds existe encore aujourd’hui et continue de financer des projets nationaux.

La Dominique : Reconstruction et résilience

Ce petit pays de 70 000 habitants a su transformer chaque dollar reçu en actions concrètes. Des milliers de logements sociaux ont été construits pour les familles défavorisées, tandis que des écoles et hôpitaux ont été rénovés.

 Le gouvernement a lancé un programme majeur pour construire des milliers de maisons à faible coût, offertes gratuitement aux citoyens les moins fortunés. Ce projet a été l’une des principales utilisations des fonds PetroCaribe.

De plus, après les ouragans Erika (2015) et Maria (2017), les fonds PetroCaribe ont servi à reconstruire les infrastructures détruites, faisant de la Dominique un modèle de résilience climatique. Le Premier ministre Roosevelt Skerrit a d’ailleurs reconnu que « sans PetroCaribe, la Dominique aurait mis dix ans à se relever ».

Saint-Vincent-et-les-Grenadines : Développement rural et social

Ce pays a utilisé les fonds PetroCaribe pour moderniser les ports et routes rurales, facilitant le commerce intérieur. Il a également pu soutenir l’agriculture locale par des subventions et équipements, et financer des programmes d’énergie solaire pour réduire la dépendance au pétrole importé.

Aéroport International d’Argyle (AIA) : C’est le projet phare qui a bénéficié d’un soutien financier et technique substantiel de l’alliance de la coopération ALBA. Photo: Dylanwill – Own work, CC BY-SA 4.0

Aujourd’hui, Saint-Vincent fait partie des nations les plus stables économiquement de la région, malgré sa petite taille.

Nicaragua : Transformation énergétique et soutien social

Bien que politiquement controversé, le Nicaragua est l’un des pays qui a le plus efficacement utilisé les fonds PetroCaribe sur le plan du développement. Les chiffres sont impressionnants : 85 % du territoire est désormais électrifié, contre 55 % avant PetroCaribe.

Vue aérienne des maisons construites dans le cadre du projet immobilier « Villa Jerusalén », qui fait partie du programme de logements « Bismarck Martínez », en août 2021. Photo : Mairie de Managua

En parallèle, des programmes d’aide sociale et d’alphabétisation ont été financés, et des usines agroalimentaires ainsi que des routes rurales ont vu le jour. Le programme a permis au gouvernement d’investir massivement dans les zones rurales et de réduire la pauvreté de 42 % à 24 % entre 2005 et 2015 (selon la CEPALC).

Grenade, Antigua, Saint-Kitts-et-Nevis : Croissance par la diversification

Ces petits États ont choisi la stratégie de diversifier leurs économies grâce aux ressources PetroCaribe. Ainsi, Grenade a investi dans le tourisme écologique et les énergies renouvelables ; Saint-Kitts-et-Nevis a modernisé son réseau de santé et d’éducation ; et Antigua-et-Barbuda a lancé des programmes d’accès à la propriété et des projets d’infrastructure publique, stimulant ainsi la croissance et l’emploi.

Haïti, l’opportunité manquée

Haïti, pourtant le pays qui avait le plus à gagner, a reçu plus de 3,8 milliards de dollars américains. Cet argent aurait pu reconstruire des hôpitaux après le séisme de 2010, construire des routes nationales, moderniser les systèmes d’eau et d’électricité, soutenir les agriculteurs et relancer la production nationale.

Rien de cela n’a été fait. Des rapports de la Cour Supérieure des comptes ont révélé des projets fictifs, des surfacturations et des détournements massifs ; des dizaines de millions dépensés sans justification, des entreprises créées uniquement pour recevoir des contrats PetroCaribe. Résultat : aucune infrastructure durable, aucun changement structurel, et aucune justice.

Manifestation anti-gouvernementale à Port-au-Prince le 18 novembre 2017, après un rapport sénatorial critiquant la gestion du fonds Petrocaribe entre 2008 et 2016. HECTOR RETAMAL / AFP

Aujourd’hui, le dossier PetroCaribe est devenu le cimetière de la confiance citoyenne. Plus personne n’en parle : ni les dirigeants, ni la presse, ni même la population fatiguée de lutter contre un système qui protège les coupables. Le dossier PetroCaribe est devenu le sujet oublié d’un pays amnésique, alors qu’il symbolise parfaitement la défaillance de l’État haïtien. Pendant que la Jamaïque, la Dominique ou le Nicaragua récoltent encore les fruits de cette coopération, Haïti se noie dans l’oubli, la corruption et l’impunité.

L’affaire PetroCaribe n’est pas seulement un scandale financier ; c’est le miroir d’un pays qui refuse de se réinventer. PetroCaribe devait être une main tendue pour sortir Haïti de la pauvreté, mais le pays l’a transformée en gouffre financier, en scandale national, et en symbole d’un mal plus profond : l’incapacité chronique de gouverner avec éthique et vision.

Alors, il faut oser continuer de poser des questions : Où est passé l’argent PetroCaribe ? Pourquoi certains de nos dirigeants vivent dans le luxe pendant que nos enfants meurent dans la misère ? Combien d’autres opportunités faudra-t-il encore perdre avant que le peuple haïtien exige des comptes ? Car tant que la vérité ne sera pas dite et la justice rendue, Haïti restera la seule nation à avoir transformé un espoir régional en tragédie nationale.

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