Le matin du 12 février 2026, j’étais sur le point de sortir pour me rendre à un rendez-vous lorsque mon regard s’est arrêté sur un message publié dans un groupe WhatsApp, annonçant la mort du Révérend Père Clody Jean-Charles, prêtre du diocèse des Cayes et professeur de philosophie. Peu de temps après, la chancellerie diocésaine a confirmé son décès en précisant : « Après un malaise ressenti à l’aube, il a été prestement amené à l’hôpital où il a rendu son dernier souffle ».
Cette nouvelle inattendue a immédiatement déposé une profonde amertume dans la douceur de ma journée, bouleversant mes pensées et interrompant le rythme ordinaire de mes activités. Elle a traversé la juridiction de la paroisse Saint-Jean-Baptiste de Saint-Jean-du-Sud et les murs du Grand Séminaire Notre-Dame d’Haïti, dont il était respectivement curé et professeur, pour venir s’imposer dans le cœur et dans l’âme de plus d’un, comme un coup de tonnerre dans un ciel que l’on croyait serein.

Formateur des consciences
En 2012, j’ai eu le privilège d’avoir le Père Clody Jean-Charles comme professeur de Métaphysique et de Théodicée au Grand Séminaire. À travers ses exposés lumineux et ses exemples solidement ancrés dans la réalité, il était facile de comprendre qu’il avait consacré sa vie à une double mission : servir Dieu et former l’esprit humain à la rigueur intellectuelle. Dans ses salles de classe, la philosophie n’était jamais un simple exercice abstrait ; elle devenait un véritable chemin vers la liberté intérieure, une invitation exigeante à penser par soi-même, à interroger le monde avec profondeur et à assumer ses responsabilités avec lucidité et conviction.
La rigueur intellectuelle du Père Clody allait toujours de pair avec une profonde bienveillance. Exigeant dans sa manière d’enseigner, il demeurait néanmoins attentif et paternel. Il prenait le temps d’écouter, d’encourager et de reprendre patiemment certaines notions lorsque cela s’avérait nécessaire. Pour beaucoup de ses étudiants, il était bien plus qu’un professeur. Il était un guide, un homme présent au-delà des évaluations académiques, s’intéressant sincèrement à leurs parcours personnels et à leurs combats intérieurs.

À ce propos, Piverly Louis, ancien étudiant du regretté professeur et aujourd’hui prêtre du diocèse des Cayes, se souvient qu’il s’asseyait volontiers avec les séminaristes sur le terrain de sport, répondant à leurs questions et éclaircissant leurs doutes dans une atmosphère simple et fraternelle. « Il est difficile qu’un séminariste de mon époque dise du mal du Père Clody. C’était vraiment un excellent professeur », témoigne-t-il avec émotion.
Une pensée enracinée dans la vie
L’enseignement du Père Clody reflétait une conviction profonde : la philosophie doit toujours être au service de l’humain. Il refusait toute forme d’élitisme intellectuel, convaincu que la pensée ne trouve sa noblesse que lorsqu’elle éclaire la vie concrète. Pour lui, philosopher était un acte de responsabilité et d’engagement, un moyen de contribuer à l’édification d’une société plus consciente et plus juste, ainsi qu’à une Église plus réfléchie, plus cohérente et plus fidèle à sa mission.
Il croyait fermement que la foi et la raison ne s’opposent pas, mais se soutiennent mutuellement, et que former l’intelligence, c’est aussi préparer des hommes capables de servir avec discernement, intégrité et compassion. C’est pourquoi il reliait constamment les grands auteurs du passé aux réalités contemporaines, invitant ses étudiants à ne pas fuir le réel, mais à l’habiter avec lucidité.
Avant de partir à l’étranger pour entreprendre des études de maîtrise en psychothérapie, je faisais partie de l’administration d’une école fondamentale et secondaire où j’enseignais la littérature haïtienne et le français. En entrant en classe, il m’arrivait parfois de me surprendre à reprendre certaines de ses expressions, certaines de ses tournures, voire sa façon de poser une question pour éveiller la réflexion. D’une certaine manière, il était toujours présent à travers ma façon d’enseigner et d’accompagner mes élèves. Cet héritage discret, mais profond, demeure sans doute l’une de ses plus grandes œuvres : avoir semé des graines de pensée qui continuent de germer, bien au-delà des murs du Séminaire, dans la vie et la pratique de ceux qu’il a formés.
Une absence qui appelle à la continuité
Aujourd’hui, la mort du Père Clody laisse un vide immense. Ses étudiants et le Grand Séminaire pleurent le départ sans retour d’un professeur passionné et d’un guide éclairé. L’Église d’Haïti est en deuil ; la paroisse Saint-Jean-Baptiste de Saint-Jean-du-Sud, notamment, perd un pasteur qui enseignait, sanctifiait et gouvernait le peuple chrétien et toutes les personnes de bonne volonté.
Formateur dévoué, penseur rigoureux et pasteur attentif, le Père Clody a marqué des générations de séminaristes par la profondeur de sa réflexion, la clarté de son enseignement et la droiture de son témoignage de foi. À ce propos, Jhon Nickson Cabral, son ancien étudiant et aujourd’hui prêtre du diocèse des Cayes, où il est chargé de la propédeutique (maison de formation avant d’entrer au Grand Séminaire), souligne son sens remarquable du devoir et de l’organisation. Il se souvient que, lorsqu’il devait dispenser son cours aux jeunes en formation à la prêtrise, il avertissait toujours à l’avance que tout devait être prêt dès son arrivée, car il devait repartir aussitôt pour assurer un autre cours en ligne.

Cette rigueur n’était pas de la précipitation, mais l’expression d’un profond respect pour le temps, pour le savoir et pour ses étudiants. « Nous avons perdu plus qu’un prêtre et un professeur. Le Père Clody, c’était un homme authentique qui enseignait aux autres à devenir des personnes responsables. J’ai beaucoup appris de lui, tant pour mon ministère sacerdotal que pour la vie pratique », témoigne-t-il avec regret.
Au-delà de tout ce que l’on peut dire du Père Clody pour mettre en évidence son fructueux parcours ici-bas, une question essentielle surgit : que devons-nous faire de ce qu’il nous a transmis pour que son héritage intellectuel et spirituel continue de transformer nos vies et d’éclairer nos engagements ? Le Père Clody s’en est allé, certes. Mais ses enseignements demeurent dans les esprits qu’il a éveillés, dans les consciences qu’il a façonnées, dans les chemins de vie qu’il a discrètement éclairés. Son héritage n’est pas figé dans le passé : il marche avec nous. Que le Seigneur qu’il a servi lui accorde la grâce de vivre éternellement dans la cité céleste ! Et que son héritage spirituel et intellectuel continue d’inspirer tous ceux et celles qu’il a formés et accompagnés sur le chemin de la vie et du sacerdoce !

