Jadis, le Mexique occupait la fonction de pays de transit dans les parcours migratoires des Haïtiens. Il n’était pas perçu comme une destination finale, mais comme une étape intermédiaire vers les États-Unis d’Amérique. Cette représentation connaît aujourd’hui une transformation profonde : le pays, initialement conçu comme un lieu de passage, s’impose à l’heure actuelle comme un point d’arrêt, parfois définitif, voire comme une terre d’installation forcée.
De l’attente provisoire à l’enracinement forcé : un changement du projet migratoire
L’arrivée massive des migrants haïtiens au Mexique s’est intensifiée à partir de la fin de l’année 2020, dans un contexte marqué par la fermeture progressive des frontières et l’ajustement considérable des politiques migratoires américaines. Bloqués aux portes frontalières, nombreux sont ceux qui se sont retrouvés dans une attente indéfinie. Faute de pouvoir avancer, il a fallu apprendre à rester.
Dans cette perspective, le dimanche 16 janvier 2022, une messe a été célébrée à l’intention de tous les migrants haïtiens contraints de rester au Mexique, dans l’espoir que des programmes migratoires et sociaux, tels que CBP One, faciliteraient leur entrée aux États-Unis. Présidée par un prêtre du diocèse de Jérémie et concélébrée par des prêtres haïtiens et mexicains, cette messe a réuni de nombreux ressortissants haïtiens.
Ce changement, du passage à l’installation, s’accompagne dans la majorité des cas d’un profond bouleversement identitaire. S’installer, même temporairement, suppose la recherche d’un logement et d’un emploi afin de subvenir à ses besoins, l’apprentissage d’une nouvelle langue et la confrontation à une culture différente de la sienne. Autant de défis que l’on n’avait pas anticipés en se pensant simplement de passage. Rester au Mexique devient alors une stratégie de survie plutôt qu’un véritable choix de vie.
Par ailleurs, le retour de Donald Trump à la présidence des États-Unis d’Amérique a profondément bouleversé les règles du jeu. Les nouvelles restrictions ont fermé des portes que beaucoup de migrants haïtiens espéraient encore franchir. Le résultat, c’est que le Mexique, loin d’être choisi comme destination, est devenu une « terre d’accueil par défaut ». Face à cette réalité, les autorités mexicaines ont accordé la résidence permanente à un grand nombre de ces migrants, faisant de ce pays un lieu où beaucoup ont fini par s’installer, non par choix, mais par nécessité et obligation.
S’intégrer par le travail et le marché informel, sans renoncement culturel
Au Mexique, le travail constitue l’un des principaux vecteurs d’intégration des migrants haïtiens. Il permet de répondre aux besoins immédiats tout en favorisant l’apprentissage de l’espagnol (langue officielle du pays) et des codes sociaux, ainsi que l’interaction quotidienne avec la population locale. Cette insertion n’efface pas pour autant l’identité culturelle des Haïtiens, qui continuent de préserver leurs pratiques, leur langue et leurs réseaux de solidarité.
Par exemple, à Tapachula, ville de l’État du Chiapas au Mexique située près de la frontière avec le Guatemala, il est courant que des Haïtiens s’organisent collectivement pour développer des activités commerciales, comme la vente de pâtés préparés selon la tradition haïtienne. Ces pratiques économiques ne se limitent pas à une simple stratégie de survie. Elles constituent également un espace de rencontre culturelle : à travers la gastronomie, les habitants mexicains découvrent des éléments de la culture haïtienne, ce qui favorise les échanges, la curiosité mutuelle et une certaine reconnaissance sociale.
Ainsi, loin de représenter un obstacle à l’insertion, la culture haïtienne devient une « ressource humaine, sociale et économique », contribuant à la fois à l’épanouissement des migrants et au dynamisme culturel local. Elle participe à la construction de liens sociaux et à une intégration fondée sur la valorisation du savoir-faire et des identités.
Il convient de souligner que cette adaptation sociale s’opère le plus souvent en l’absence de reconnaissance formelle des compétences et sans cadre institutionnel clairement établi. Les migrants mobilisent alors leur savoir-faire dans des espaces économiques informels, ce qui limite leur protection sociale et leurs perspectives de mobilité. En fait, il apparaît clairement que la mise en place de mécanismes de reconnaissance officielle des compétences, combinée à un accès élargi au marché du travail formel, permettrait non seulement de renforcer l’autonomie économique des migrants, mais également d’accroître leur contribution au développement et à la diversification de l’économie mexicaine. Par ailleurs, la garantie d’un accès effectif aux services de santé, à l’éducation et à un accompagnement psychosocial constitue un levier essentiel pour une intégration durable, en particulier pour les populations les plus vulnérables telles que les femmes enceintes et les mineurs.
En définitive, derrière les données et les politiques migratoires, ce sont des trajectoires de vie qui se recomposent au Mexique. Pour de nombreux Haïtiens, rester n’était pas un projet, mais une nécessité imposée par les frontières fermées et les programmes humanitaires suspendus. Entre espoir brisé et installation forcée, ils reconstruisent leur quotidien, travaillent, transmettent leur culture et créent des liens. Leur présence rappelle que la migration n’est pas seulement un mouvement géographique, mais une expérience humaine marquée par l’attente, l’adaptation et la quête de dignité.
