Haïti ne s’effondre pas. Haïti est maintenue dans un état de suspension permanente. Cette nuance est essentielle.
Depuis plus de cinq ans, le pays évolue dans une zone grise où l’État existe officiellement, mais disparaît progressivement dans la réalité quotidienne. Violence chronique, paralysie institutionnelle, fragmentation du pouvoir : ce qui se joue aujourd’hui dépasse la simple crise politique. Il s’agit d’une transformation structurelle silencieuse, une mutation vers une gouvernance de fait dominée par des acteurs non étatiques.
Le mandat du Conseil présidentiel de Transition arrive à échéance dans un contexte où l’autorité formelle risque de devenir purement symbolique. Alors que près de 90 % de Port-au-Prince serait sous le contrôle de groupes armés, la question n’est plus seulement « qui dirige Haïti ? », mais plutôt : est-ce que le concept même d’État centralisé conserve encore une signification opérationnelle ? Se kesyon fondamantal sa anpil moun pè poze.
Depuis l’assassinat du président Jovenel Moïse en juillet 2021, le pays traverse une phase de désagrégation accélérée. Plus de 1,4 million de personnes déplacées à l’intérieur du territoire, près de six millions confrontées à une insécurité alimentaire sévère : des chiffres qui témoignent moins d’une crise ponctuelle que d’un effondrement systémique.

Parallèlement, la diaspora haïtienne vit une autre forme d’instabilité. Aux États-Unis, plus de 330 000 détenteurs du Temporary Protected Status (TPS) oscillent entre soulagement temporaire et anxiété chronique. La récente décision judiciaire suspendant la fin du programme illustre un phénomène plus large : l’usage de solutions administratives provisoires pour gérer des réalités structurelles profondes.
Autrement dit, on ne résout pas le problème ; on le reporte.
Le TPS ne constitue pas seulement un mécanisme humanitaire, il représente un pilier économique majeur pour Haïti. Les transferts financiers de la diaspora représentent une part colossale du PIB national. Supprimer brutalement ce flux tout en renvoyant des milliers de personnes vers un pays sans infrastructure sécuritaire ni capacité d’absorption économique reviendrait à provoquer un choc systémique dont les conséquences dépasseraient largement les frontières haïtiennes. Mais cette dépendance révèle aussi une vérité inconfortable : Haïti survit en grande partie grâce à une économie externalisée.
Peyi a ap respire ak lajan dyaspora, voilà une réalité qui pose une question fondamentale sur la souveraineté économique réelle du pays.
Sur le plan politique, la transition actuelle illustre les limites des modèles internationaux d’ingénierie institutionnelle appliqués à des contextes fragiles. Le Conseil présidentiel de Transition avait pour mission principale de préparer des élections et de restaurer une légitimité démocratique. Pourtant, près de dix ans sans élections présidentielles ont transformé l’exception en norme.

Organiser des élections dans un environnement où l’État ne contrôle pas son territoire soulève une contradiction fondamentale : peut-on produire une légitimité démocratique sans monopole de la violence légitime ?
La récente tentative de destitution du Premier ministre par intérim Alix Didier Fils-Aimé, pourtant soutenu par Washington, illustre également la fragmentation interne du pouvoir. Les rivalités politiques locales se mêlent aux préférences stratégiques des acteurs internationaux, créant un système hybride où les décisions semblent souvent répondre davantage à des équilibres externes qu’à une vision nationale cohérente. C’est ici que la dimension géopolitique devient incontournable.
Contrairement à d’autres pays de la région, Haïti ne possède ni ressources naturelles stratégiques majeures, ni poids économique significatif susceptible d’attirer un engagement durable des grandes puissances. Dans une logique réaliste des relations internationales, cela limite fortement l’investissement politique et sécuritaire extérieur. Pa gen gwo enterè ekonomik, pa gen gwo presyon estratejik, donc, pas de priorité.
Ce vide stratégique produit une situation paradoxale : Haïti représente un risque migratoire et sécuritaire pour ses voisins, mais pas un enjeu suffisamment rentable pour justifier une intervention structurelle de grande envergure.
Ainsi, les solutions proposées restent souvent temporaires, fragmentaires et réactives. Chaque intervention achète du temps sans transformer les conditions profondes de la crise. Chaque pause juridique, chaque mission internationale, chaque transition politique devient un pansement sur une fracture ouverte.

Pour les Haïtiens, à l’intérieur comme dans la diaspora, la sensation dominante est celle d’une attente interminable : attendre une stabilisation, attendre une décision judiciaire, attendre un leadership, attendre une stratégie globale qui ne vient jamais.
Haïti n’est pas simplement en crise. Haïti est prise dans un cycle où la gestion permanente de l’urgence remplace la construction d’un avenir.
Tan ap pase. Plan pa parèt.
La question la plus provocatrice reste peut-être la suivante : la communauté internationale cherche-t-elle réellement à stabiliser Haïti… ou seulement à empêcher son effondrement total ?

