Haïti, les « Epstein Files » et l’industrie des orphelinats

Haïti est souvent présentée comme un symbole de pauvreté extrême et de dépendance à l’aide internationale. Après le séisme de 2010, des milliers d’ONG, de fondations religieuses et d’organisations humanitaires ont afflué dans le pays, notamment dans le secteur de la protection de l’enfance. Mais derrière cette mobilisation mondiale, une question dérangeante persiste : l’aide humanitaire peut-elle devenir une industrie lucrative fondée sur la vulnérabilité des enfants ?

Les révélations autour de Jeffrey Epstein, et plus largement des réseaux d’élites exploitant des zones de non-droit, une gouvernance faible et des populations fragiles, ont ravivé une inquiétude globale : les systèmes humanitaires sont-ils suffisamment contrôlés pour empêcher les abus ? S’il n’existe aucune preuve publique confirmant une implication directe d’Epstein en Haïti, son cas agit comme un révélateur. Il montre comment l’argent, l’opacité et l’absence de contrôle peuvent coexister dans des espaces prétendument dédiés à la protection des enfants. 

Ces documents mettent en lumière l’utilisation de structures philanthropiques, de fondations privées et de programmes éducatifs comme vecteurs de respectabilité, mais aussi comme zones grises juridiques où les contrôles sont faibles et les responsabilités diluées. Les déplacements fréquents d’acteurs puissants dans des régions marquées par une gouvernance fragile, notamment dans les Caraïbes, illustrent une préférence pour des espaces où la surveillance institutionnelle est limitée.

Selon l’UNICEF, environ 80 % des enfants vivant dans des orphelinats en Haïti ne sont pas orphelins. Ils ont au moins un parent vivant, souvent contraint par la pauvreté extrême de confier son enfant à une institution, espérant lui offrir un accès à l’éducation ou à la nourriture. La Lumos Foundation, fondée par J.K. Rowling et spécialisée dans la protection de l’enfance, évoque explicitement un modèle économique fondé sur l’institutionnalisation. 

Selon l’UNICEF, environ 80 % des enfants vivant dans des orphelinats en Haïti ne sont pas orphelins © UNICEF/Herold Joseph

Dans son rapport Funding Haitian Orphanages at the Cost of Children’s Rights, Lumos estime que des dizaines, voire des centaines de millions de dollars par an affluent vers les orphelinats haïtiens via des dons internationaux, souvent sans contrôle rigoureux. Certains activistes et chercheurs évoquent une économie globale indirecte pouvant atteindre plusieurs milliards de dollars, si l’on inclut les dons, le tourisme humanitaire, les missions religieuses, ainsi que les frais logistiques et salariaux. Même si ce chiffre global reste débattu, le déséquilibre entre les sommes injectées et l’amélioration réelle des conditions de vie des enfants est documenté.

Le rapport Orphanage Entrepreneurs: The Trafficking of Haiti’s Invisible Children décrit un phénomène inquiétant : des individus, parfois appelés « child-finders » (rabatteurs d’enfants), persuaderaient des familles pauvres de confier leurs enfants à des orphelinats. L’objectif n’est pas de les protéger, mais de remplir des institutions dont le financement dépend du nombre de pensionnaires. Cette dynamique transforme l’enfant en ressource financière : plus l’orphelinat est plein, plus il attire de dons, de parrainages et de volontaires étrangers. Le Better Care Network, soutenu par l’UNICEF, confirme que la majorité des orphelinats en Haïti ne sont pas enregistrés légalement et que les mécanismes de contrôle sont largement insuffisants.

L’IBESR (Institut du Bien-Être Social et de Recherche), l’organisme public haïtien chargé de superviser ces structures, a déclaré dans un rapport officiel que moins de 5 % des orphelinats respectent les normes minimales de protection de l’enfance, et que beaucoup devraient être fermés. Faute de moyens, l’État haïtien n’est pas en mesure d’inspecter régulièrement les institutions, de tracer les flux financiers ou de garantir la sécurité des pensionnaires. Ce vide institutionnel crée un terrain fertile pour les abus, non seulement sexuels, mais aussi psychologiques, économiques et structurels.

Moins de 5 % des orphelinats respectent les normes minimales de protection de l’enfance, et que beaucoup devraient être fermés. © UNICEF/Herold Joseph

Le Trafficking in Persons Report du Département d’État américain classe Haïti comme un pays à haut risque en matière de traite des enfants. Le rapport souligne que certaines institutions peuvent servir de points de transit ou de dissimulation, facilitant le travail forcé et l’exploitation. L’organisation Anti-Slavery International alerte également sur le phénomène de l’« orphanage trafficking », où la création ou le maintien d’orphelinats est motivé par des incitations financières plutôt que par le bien-être de l’enfant.

Dès lors, et si le problème ne résidait pas uniquement en Haïti, mais dans le modèle global de l’aide ? Que se passe-t-il quand des réseaux puissants opèrent dans des zones où la pauvreté, la dépendance et l’opacité se croisent ? Pourquoi continuons-nous à financer un modèle que les rapports internationaux jugent nocif ?

L’enseignement central des « Epstein Files » ne réside pas seulement dans une histoire individuelle de prédation, mais dans la révélation d’un écosystème d’impunité rendu possible par l’argent et le prestige. Dans ce contexte, Haïti n’apparaît pas comme une exception, mais comme le cas extrême d’un problème systémique. Un pays où l’État est affaibli, où les ONG se substituent aux institutions publiques et où des milliers d’enfants vivent hors du cadre familial devient, par définition, un espace à haut risque. Non pas parce que la population est complice, mais parce que les garde-fous sont absents.

Ainsi, les « Epstein Files » doivent agir comme un signal d’alarme mondial : partout où l’aide humanitaire, la charité privée et la protection de l’enfance évoluent sans transparence ni contrôle indépendant, les dérives deviennent possibles.

Tant que l’aide restera un marché, la vulnérabilité restera une monnaie.

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