Il existe des dates qui ne quittent jamais un peuple. Pour nous, les Haïtiens, le 7 février 1986 est l’une d’elles. Ce jour-là, Jean-Claude Duvalier monte dans un avion et quitte Haïti, mettant fin à près de trente années de régime familial. Dans les rues, l’espoir est immense. Le pays croit entrer dans une nouvelle époque, celle de la démocratie, de la liberté, d’un État enfin au service du peuple.
Dans l’imaginaire collectif haïtien, une phrase attribuée à Duvalier circule encore : « Mwen kite yon sigarèt limen nan de bout. » (J’ai laissé une cigarette allumée par les deux bouts). Qu’elle soit réelle ou mythifiée, cette image résonne aujourd’hui comme une métaphore politique. Quarante ans plus tard, Haïti semble consommée simultanément par deux forces opposées : la peur d’un retour autoritaire et l’incapacité chronique à construire un État efficace. Haïti brûle encore.
Une Constitution née de la peur
La Constitution de 1987 est née dans un climat de traumatisme collectif. Elle devait protéger le pays contre le retour d’un pouvoir autoritaire. Les constituants ont volontairement fragmenté l’État : un exécutif limité, un Parlement fort mais instable, et des mécanismes institutionnels permettant le blocage mutuel. Cela a permis de disperser l’autorité et de multiplier les freins.

Ce choix historique a réussi à empêcher la résurgence d’une dictature classique, mais il a aussi institutionnalisé l’instabilité. Chaque acteur possède suffisamment de pouvoir pour empêcher l’autre d’agir, et rarement assez pour gouverner. Ainsi, la crise politique haïtienne n’est pas seulement conjoncturelle ; elle est inscrite dans l’architecture institutionnelle elle-même. L’intention était noble : empêcher qu’un homme ne devienne plus fort que la nation. Mais en cherchant à empêcher un pouvoir fort, Haïti a peut-être empêché tout pouvoir fonctionnel. Le système politique est devenu une architecture de méfiance permanente.
La psychologie politique post-Duvalier : la peur du pouvoir
Depuis 1986, une dynamique psychologique profonde traverse la société haïtienne : une méfiance instinctive à l’égard de l’autorité. C’est un réflexe collectif : dès qu’un dirigeant semble prendre de la force, la peur renaît. « Nou pa nan diktati ankò » (Nous ne sommes plus en dictature).
Ce réflexe est compréhensible. Il est aussi paralysant, car une démocratie nécessite non seulement des limites au pouvoir, mais aussi la capacité d’agir. Haïti a appris à empêcher ; elle n’a pas appris à gouverner. Les dirigeants passent, les crises restent. Ce cycle n’est pas uniquement lié aux individus. Il repose sur une structure invisible : des institutions conçues pour se bloquer mutuellement, des partis politiques fragiles, une économie dépendante de flux externes et une pression internationale constante.

Le président devient une figure symbolique : puissant en apparence, limité dans la réalité. Il est un chef sans armée institutionnelle. Quand l’État faiblit, le pouvoir ne disparaît pas ; il migre. En Haïti, il s’est déplacé vers ceux qui contrôlent les flux : importations, énergie, logistique commerciale, réseaux financiers. À cela s’ajoute le capital transnational : ONG, investissements étrangers, diplomatie multilatérale. Le résultat est un système où la gouvernance officielle coexiste avec des centres d’influence informels.
Le rôle international
Dans ce paysage fragmenté, les acteurs internationaux occupent un rôle déterminant. Le Core Group agit souvent comme arbitre lors des crises politiques. Officiellement, il soutient la stabilité. Officieusement, il influence les transitions. Haïti devient alors une souveraineté partagée sans le dire explicitement. Un pays libre… mais encadré.
Depuis quarante ans, Haïti sert de terrain d’expérimentation pour la gestion internationale des États fragiles : transitions successives, solutions temporaires, stabilisation sans transformation. Le pays devient le modèle involontaire d’une nouvelle forme de gouvernance mondiale : celle de maintenir un équilibre fragile plutôt que de résoudre les causes profondes. Le récit dominant parle d’échec du Core Group. Est-ce réellement un échec ? Peut-être qu’Haïti fonctionne, mais pas pour ceux qu’on imagine. Pour certains intérêts économiques, diplomatiques ou stratégiques, un équilibre instable peut être préférable à un changement radical.
Haïti n’est peut-être pas seulement en crise. Elle est mal comprise. On la voit comme un chaos permanent, alors qu’elle est un système complexe où mémoire historique, peur collective et intérêts multiples s’entrelacent.

Aujourd’hui, quarante ans après Duvalier, les questions deviennent inévitables :
Le problème était-il réellement Duvalier ou la manière dont Haïti a tenté de fuir son ombre ?
La Constitution de 1987, même récemment amendée, a-t-elle libéré le pays ou l’a-t-elle enfermé dans la peur du pouvoir ?
Que fait-on après quarante ans de transition ?
Faut-il continuer à éviter un État fort ou accepter que sans pouvoir fonctionnel, la démocratie devient une illusion ?
Est-il possible de sortir d’un système où la crise est devenue la normalité ?
On dit parfois : « Pè pa konstwi peyi » (La peur ne construit pas un pays).
Peut-être que le véritable tournant pour Haïti ne viendra pas d’une nouvelle transition, ni d’une nouvelle intervention internationale, mais du jour où le pays cessera de fuir le pouvoir pour enfin apprendre à le transformer.
Peut-être que la véritable révolution haïtienne reste à venir.

