Groenland, La Navase : le retour des territoires périphériques au centre du jeu mondial

Dans l’imaginaire collectif, les grandes rivalités internationales se jouent souvent sur les continents, entre capitales et grandes puissances économiques. Pourtant, l’évolution récente du système international révèle une réalité différente : des territoires isolés, parfois inhabités ou marginalisés, deviennent des pivots géopolitiques majeurs.

Le Groenland, vaste île arctique à l’autonomie limitée mais à l’importance croissante, et l’île de La Navase, petit territoire caribéen revendiqué par Haïti mais administré par les États-Unis, incarnent deux expressions d’une même logique stratégique. À travers ces cas, se dessine une doctrine implicite : le contrôle des îles comme outil central de projection de puissance.

La question fondamentale devient alors double : s’agit-il d’un prolongement du colonialisme sous une forme modernisée, ou d’une nécessité stratégique imposée par la compétition entre grandes puissances ?

Pendant longtemps, le Groenland fut perçu comme un espace marginal, défini davantage par ses conditions climatiques extrêmes que par son importance politique. Cette perception change radicalement au XXIe siècle. La fonte accélérée de la banquise transforme l’Arctique en nouvelle frontière économique. Les routes maritimes nordiques réduisent considérablement les distances commerciales entre l’Asie, l’Europe et l’Amérique du Nord. Parallèlement, les ressources naturelles, notamment les terres rares indispensables aux technologies modernes, suscitent une compétition croissante.

Dans cette transformation, le Groenland occupe une position unique. Situé entre les grands centres de puissance occidentaux, il devient un observatoire militaire et technologique idéal. Les États-Unis y maintiennent depuis longtemps une présence stratégique, illustrant une vision à long terme de la géographie militaire.

La seule base américaine encore en activité au Groenland.
La base spatiale de Pituffik, anciennement base aérienne de Thulé, avec les dômes de la station de suivi, dans le nord du Groenland, le 4 octobre 2023. Crédit photo: THOMAS TRAASDAHL / AFP

Certains analystes avancent que le Groenland pourrait devenir l’île la plus importante du monde. Cette affirmation repose sur une convergence rare : importance militaire, potentiel économique, position géographique et évolution climatique. Peu d’autres territoires cumulent autant de facteurs stratégiques. Pour les habitants, majoritairement inuits, la transformation géopolitique du territoire représente simultanément une opportunité et un risque.

D’un côté, l’intérêt international pourrait générer des investissements, des infrastructures et une diversification économique. Une coopération renforcée avec les États-Unis pourrait accélérer le développement et réduire la dépendance financière envers le Danemark. De l’autre, une intégration stratégique trop rapide soulève des inquiétudes liées à la souveraineté culturelle, à l’environnement et à l’autodétermination politique. Le Groenland devient ainsi un laboratoire politique : peut-on transformer une position stratégique en levier d’indépendance sans perdre le contrôle sur son propre avenir ?

Au XIXe siècle, les États-Unis adoptent une loi permettant à leurs citoyens de revendiquer des îles inhabitées riches en ressources naturelles. Ce cadre juridique, souvent associé à l’expansion économique de l’époque, révèle une logique plus profonde : la compréhension précoce de l’importance stratégique des territoires insulaires.

Après l’achèvement du canal de Panama, les garde-côtes américains ont pris en charge l’île de Navassa, au large d’Haïti, et y ont édifié un phare. Ce dernier a été établi en 1916 par le gouvernement américain, puis abandonné dans les années 1990 lorsque les garde-côtes ont transféré la gestion de l’île au département de l’Intérieur.
Crédit photo : Bureau de l’historien des garde-côtes américains.

L’île de La Navase, revendiquée par Haïti mais contrôlée par Washington depuis cette période, illustre cette continuité historique. Bien que petite et inhabitée aujourd’hui, elle constitue un exemple de la manière dont des décisions juridiques anciennes peuvent façonner durablement la géopolitique. Ce modèle se retrouve dans d’autres situations, notamment à Guantánamo, où les États-Unis exercent un contrôle opérationnel complet sans annexer formellement le territoire. Cette évolution marque le passage d’un impérialisme territorial classique vers une forme plus subtile de domination stratégique.

Les critiques qualifient ces pratiques de colonialisme moderne, soulignant que la supériorité militaire et économique permet aux grandes puissances d’imposer leur présence sur des territoires périphériques. Selon cette vision, la rhétorique de sécurité masque une volonté d’expansion.

À l’inverse, les partisans d’une lecture réaliste soutiennent que la présence américaine répond à des impératifs géopolitiques objectifs. Dans un monde où la Chine développe ses routes polaires et où la Russie renforce sa présence arctique, l’absence de stratégie américaine pourrait créer un vide stratégique. Ainsi, le débat dépasse la morale pour entrer dans la logique structurelle du système international. Dans un environnement compétitif, le contrôle des points clés devient presque inévitable.

L’Arctique représente aujourd’hui un espace de rivalité entre grandes puissances. La Russie possède une longue façade arctique et militarise progressivement la région. La Chine, bien que géographiquement éloignée, se positionne comme un acteur arctique en investissant dans des infrastructures et des projets scientifiques.

Nuuk, capitale du Groenland, terre de convoitises que se disputent déjà Américains, Chinois, Russes et Européens. Credit photo : Mathias 

Dans ce contexte, le Groenland offre aux États-Unis un avantage stratégique majeur. Il permettrait de surveiller les routes nordiques, de renforcer les capacités de défense antimissile et d’assurer une présence permanente dans un espace où les règles restent encore en formation. Cette perspective explique pourquoi certains décideurs américains ont envisagé l’acquisition du territoire ou une coopération stratégique renforcée. Ce n’est pas seulement une question économique, mais une pièce centrale sur l’échiquier global.

Une lecture plus profonde suggère l’existence d’une doctrine implicite : la maîtrise des îles clés pour contrôler les océans et les routes commerciales. De Guam à Diego Garcia, de La Navase à des bases moins connues, les États-Unis ont construit un réseau d’appuis insulaires permettant une projection rapide de puissance. Ces territoires fonctionnent comme des points d’ancrage géographiques. Ils réduisent les distances opérationnelles, facilitent la surveillance et renforcent la capacité de réponse en cas de crise. Dans cette logique, La Navase n’est pas une anomalie, mais un élément d’un système plus large.

Certains analystes avancent une comparaison audacieuse : l’Arctique pourrait devenir l’équivalent stratégique du Moyen-Orient au XXe siècle. Non pas uniquement en raison du pétrole, mais par la combinaison des ressources, des routes commerciales et de la rivalité entre puissances. Si cette hypothèse se confirme, le Groenland pourrait jouer un rôle comparable à celui des grandes régions pétrolières dans les décennies passées : un territoire dont le contrôle indirect ou l’influence politique déterminerait l’équilibre global.

Le Groenland et l’île de La Navase révèlent une vérité fondamentale de la géopolitique contemporaine : malgré la transformation du droit international et des normes politiques, la géographie demeure une constante.

L’intérêt américain pour ces territoires peut être interprété comme le prolongement d’une tradition expansionniste, mais il peut aussi être vu comme une réponse pragmatique à un monde redevenu compétitif. Entre colonialisme moderne et impératif stratégique, la frontière reste floue. Ce qui semble certain, cependant, c’est que les îles longtemps considérées comme marginales redeviennent des centres décisifs de l’ordre mondial.

Le Groenland et l’île de La Navase ne sont pas de simples points sur une carte ; ils sont des révélateurs. Révélateurs d’un monde où la géographie reprend ses droits, où les routes maritimes, les ressources critiques et les positions stratégiques redéfinissent les priorités des grandes puissances. Révélateurs aussi d’un malaise persistant entre le principe d’autodétermination et la logique du rapport de force.

Si le Groenland devenait un pivot central de l’équilibre arctique, serait-ce le résultat d’un choix souverain de ses habitants ou d’une pression structurelle exercée par la rivalité entre les États-Unis, la Russie et la Chine ? Si l’île de La Navase demeure sous contrôle américain malgré la revendication haïtienne, est-ce la preuve d’un ordre international asymétrique, ou l’expression d’une continuité juridique héritée d’un autre siècle ?

Depuis 1856, l’île de la Navase est au cœur d’un conflit entre Haïti et les USA. Inhabitée et sans eau, elle attire pourtant les pêcheurs haïtiens pour sa biodiversité exceptionnelle.

Peut-on réellement parler de colonialisme moderne lorsque la justification avancée est la stabilité stratégique mondiale ? Ou faut-il reconnaître que, dans un système international fondé sur la puissance, la maîtrise des points géographiques clés est considérée comme une condition de survie nationale ?

Plus profondément encore : la sécurité collective peut-elle être garantie sans que certaines souverainetés soient, de facto, limitées ? Et si les États-Unis ne sécurisent pas ces espaces, d’autres puissances le feront-elles avec des intentions différentes ?

Susan Meyers, l’ancienne cheffe de la base militaire américaine, à gauche, en train de parler au vice-président Vance et à son épouse, le 28 mars 2025 sur la base de Pituffik. Crédit photo: AFP

À l’ère du changement climatique et de la compétition technologique, les îles ne sont plus des marges. Elles deviennent des centres. La question n’est peut-être pas seulement de savoir qui les contrôle, mais selon quelles règles, avec quelle légitimité, et au bénéfice de qui. Le futur du Groenland, comme celui de La Navase, oblige à réfléchir à une tension fondamentale : comment concilier puissance, droit et justice dans un monde redevenu pleinement géopolitique ?

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