Trois matchs, une vie entière d’émotions

Je croyais avoir tout vécu comme partisan du football. Je croyais avoir tout vu. J’ai connu les déceptions. Les éliminations cruelles. Les promesses non tenues. Les Coupes du monde regardées à travers les yeux des autres. Comme tant d’Haïtiens de ma génération, j’ai grandi en supportant le Brésil, l’Argentine, la France ou l’Italie, tout en rêvant secrètement qu’un jour, peut-être, notre bicolore flotterait parmi les géants.

Mais les rêves d’enfant sont parfois plus patients que nous.

Lorsque j’ai entrepris ce voyage pour suivre les trois matchs d’Haïti à cette Coupe du monde, je ne savais pas que j’allais vivre certains des moments les plus émouvants de mon existence.

Il y a des images qui restent gravées pour toujours. Voir le drapeau haïtien entrer sur le terrain. Entendre notre hymne national résonner dans un stade de Coupe du monde. Observer des milliers de supporters debout pendant que les premières notes de « La Dessalinienne » remplissaient l’air.

Le drapeau haïtien à côté de celui de l’Écosse, déployé dans le stade de Foxborough à Boston, lors du premier match du groupe C.

À cet instant, les larmes sont venues toutes seules. Oui, j’ai pleuré. Ce n’était plus seulement du football. C’était l’histoire d’un peuple. C’était le souvenir de nos parents, de nos grands-parents, de ceux qui avaient connu l’épopée de 1974 sans jamais imaginer revivre une telle aventure. C’était la fierté d’un pays souvent confronté aux épreuves, mais incapable de renoncer à ses rêves. Pendant trois matchs, nous avons vibré ensemble.

Nous avons célébré chaque tacle, chaque arrêt, chaque occasion créée. Nous avons souffert sur chaque décision arbitrale contestable. Nous avons vécu les montagnes russes émotionnelles que seul le football peut offrir. Même lorsque les résultats n’ont pas toujours reflété les efforts consentis sur le terrain, quelque chose de plus grand s’est produit :

Haïti a gagné le respect. Haïti a gagné de nouveaux admirateurs. Haïti a surtout gagné le cœur de son peuple.

Je pense souvent à cette génération de 1974, ces héros qui ont porté notre drapeau sur la plus grande scène du football mondial. Pendant plus d’un demi-siècle, ils ont été les seuls gardiens de ce souvenir unique. Les seuls à pouvoir raconter ce que l’on ressent lorsqu’Haïti participe à une Coupe du monde.

L’équipe haïtienne lors de sa première qualification en 1974 pour la Coupe du monde organisée en Allemagne de l’Ouest (RFA).

Aujourd’hui, ils ne sont plus seuls.

Une nouvelle génération a eu le privilège de vivre ce qu’ils avaient vécu il y a cinquante-deux ans. Vivre en 4K. Nous pouvons enfin comprendre leurs émotions. Nous pouvons enfin mesurer la grandeur de leur exploit. Nous pouvons enfin partager ce souvenir avec eux.

Quel cadeau extraordinaire !

Mais maintenant que l’émotion retombe doucement, une question demeure : et maintenant ?

Cette équipe nous a montré qu’elle possède du talent, du courage et un potentiel immense. Pourtant, le prochain chapitre dépendra de bien plus que des joueurs.

Le gouvernement comprendra-t-il enfin que le sport est un investissement national et non une dépense ? Les dirigeants continueront-ils à bâtir sur les fondations créées ces dernières années ? Les supporters resteront-ils présents lorsque les victoires seront plus difficiles à obtenir ? Les joueurs accepteront-ils la responsabilité de porter encore plus haut les couleurs nationales ?

Des Haïtiens réunis sur une place publique pour suivre la rencontre Haïti – Écosse sur un écran géant.

L’avenir commence aujourd’hui.

La Gold Cup approche. Les qualifications futures arrivent ; déjà, à l’horizon, apparaît un nouveau rêve : la Coupe du monde 2030.

Pendant des décennies, nous avons espéré revivre ces moments.

Maintenant que nous les avons retrouvés, nous ne pouvons plus nous contenter d’y participer occasionnellement. Nous devons bâtir une culture de réussite, une structure durable, un projet national capable de faire du football haïtien une présence régulière sur la scène internationale.

Les trois matchs que nous venons de vivre ne sont pas une fin. Ils sont un commencement.

Lorsque je repense à ces larmes versées devant le drapeau haïtien et à cet hymne chanté à pleins poumons, je réalise que le véritable résultat n’était pas inscrit au tableau d’affichage.

Vue aérienne du but d’Isidor, joueur haïtien, face au Maroc le mercredi 24 juin 2026. Il devient ainsi, 52 ans après Manno Sanon, le deuxième buteur haïtien en Coupe du monde.

Le véritable résultat se trouvait dans les tribunes. Dans les cœurs. Dans cette fierté retrouvée. Car pendant quelques jours, des millions d’Haïtiens dispersés aux quatre coins du monde ont regardé dans la même direction et ont rêvé ensemble ; c’est cela la plus belle des victoires. Mais la plus grande reste à écrire.

Alors, si nous savons protéger cette flamme, ce que nous avons vécu ici ne sera pas seulement un souvenir.

Ce sera le point de départ d’une nouvelle ère pour Haïti.

Pas besoin de trophée pour savoir qu’on a gagné quelque chose de plus rare : la certitude qu’Haïti peut encore surprendre le monde.

Alors oui, le score s’oublie ; mais cette fierté-là, elle, ne descend pas du bus.

Elle reste. Elle crie. Elle danse. Elle nous rappelle qu’avec Haïti, même les miracles finissent par demander une place au calendrier.

Franchement, si le football mondial n’est pas encore prêt, qu’il se prépare : Haïti n’est pas venue pour faire de la figuration, elle est venue pour déranger le script.

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