Haïti : une transition qui s’éternise, un pays qui s’effondre

Une nouvelle transition arrive à son terme. Un autre 7 février se profile. Toujours aucune élection à l’horizon. Et surtout, ce sont invariablement les mêmes acteurs, accrochés au pouvoir, pendant que le pays continue de sombrer.

Ces derniers jours, le ton est monté d’un cran sur la scène internationale. Les Nations unies, les États-Unis et plusieurs capitales ne cachent plus leur exaspération face au spectacle offert par la classe dirigeante haïtienne. Dans une note récente publiée sur sa page Facebook, l’ambassade des États-Unis a lancé un avertissement sans équivoque, évoquant des sanctions contre deux membres du Conseil présidentiel de transition (CPT) accusés de connivences avec les gangs.

Ce qui devait être une passerelle vers un retour à l’ordre constitutionnel ressemble désormais à un jeu dangereux de positionnement politique, totalement déconnecté de la réalité du pays.

Restrictions et révocations de visas de deux membres du CPT

Au cœur de cette nouvelle crise : le Conseil présidentiel de transition (CPT). Un organe non élu, censé être provisoire, mais qui semble avoir oublié le sens du mot « transition ». À quelques jours de la fin officielle de son mandat, le Conseil se déchire autour du sort du Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, tentant une énième fois de le pousser vers la sortie. Pourquoi maintenant ? Pourquoi cette urgence soudaine ? Et pour aller où ?

À l’extérieur, le message est brutal : le temps n’est plus aux querelles internes. Pour les partenaires d’Haïti, l’idée même de bouleverser l’exécutif à ce stade frôle l’irresponsabilité. Le risque est évident : créer un vide politique dans un pays déjà largement contrôlé par les groupes armés.

Contrairement à d’autres figures politiques écartées par le passé, Fils-Aimé apparaît aujourd’hui comme un point de continuité minimale dans un paysage institutionnel chaotique ; non par conviction idéologique, mais par pragmatisme. Dans un pays où tout peut basculer en quelques heures, changer de Premier ministre sans cadre clair revient à jouer avec des allumettes dans un baril de poudre.

Une transition devenue refuge politique

Ce malaise révèle une vérité plus profonde : la transition est devenue un espace de confort pour certains acteurs. Un entre-deux sans contrôle populaire, sans élections, sans véritable reddition de comptes. Un système où l’on négocie des postes pendant que les quartiers brûlent.

À Port-au-Prince, les barricades, les routes coupées et la peur sont devenues le quotidien. La population observe, impuissante, ces batailles de signatures et de résolutions, pendant que l’insécurité dicte sa loi. Qui gouverne réellement le pays aujourd’hui ? Les institutions ou les gangs ?

S.E.M Laurent Saint-Cyr et l’ambassadrice Hélène Roos lancent les travaux à Saint-Raphaël, en présence du Premier ministre Fils-Aimé.

Les partenaires internationaux, eux, semblent avoir perdu patience. Washington a laissé entendre qu’il ne reconnaîtrait aucune initiative visant à remodeler le pouvoir exécutif sans légitimité démocratique. Pire encore, toute action perçue comme déstabilisatrice pourrait entraîner des sanctions ciblées. Le message est clair : ceux qui alimentent le chaos devront en répondre.

Pendant que la politique piétine, la violence s’organise

Car sur le terrain, la situation ne fait qu’empirer. Les chiffres donnent le vertige : des milliers de morts, des territoires entiers sous contrôle armé, des violences sexuelles utilisées comme outil de domination, des enfants recrutés, déplacés, sacrifiés. Les gangs ne sont plus marginaux ; ils structurent, administrent, taxent et punissent.

Ce qui frappe aujourd’hui, c’est leur mutation. Les groupes criminels se coordonnent, se fédèrent, parlent désormais d’objectifs, de revendications, parfois même de « légitimité ». Face à eux, un État affaibli, une police courageuse mais sous-équipée, et une population prise en étau.

Une force internationale est annoncée, des discussions se multiplient, des plans sont présentés. Mais peut-on vraiment restaurer la sécurité sans résoudre la crise politique ? Peut-on combattre des gangs organisés avec des institutions désorganisées ?

La vraie question n’est plus le 7 février

Le débat ne se résume plus à une date sur le calendrier. Le 7 février n’est qu’un symbole. La vraie question est ailleurs.

Qui dirige Haïti aujourd’hui, et au nom de qui ? Combien de transitions faudra-t-il encore avant d’accepter que l’absence d’élections est une impasse ? À qui profite réellement cette instabilité permanente ? Pourquoi chaque sortie de crise ressemble-t-elle à un nouveau point de départ… vers le chaos ? Surtout, le pays peut-il encore se permettre des calculs politiques pendant que sa jeunesse disparaît ?

Haïti n’a plus besoin de transitions interminables. Elle a besoin de courage politique, de clarté et de responsabilité. La communauté internationale semble l’avoir compris. Reste à savoir si les dirigeants haïtiens, eux, sont prêts à l’admettre.

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