Dans l’imaginaire collectif haïtien, la réussite professionnelle est étroitement associée à certains métiers dits « nobles » : médecin, avocat, ingénieur ou agronome, entre autres. À l’inverse, les métiers techniques (électricien, plombier, mécanicien, maçon, artisan…) sont fréquemment perçus comme des solutions de repli, réservées à ceux qui n’auraient pas réussi dans le système scolaire classique. Cette représentation réductrice contribue à détourner la jeunesse de voies professionnelles pourtant essentielles au fonctionnement et au développement du pays.
Les métiers techniques comme levier d’autonomie
Contrairement aux idées préconçues, les métiers techniques constituent en Haïti l’une des voies les plus réalistes d’insertion économique. Dans un marché du travail formel saturé et difficile d’accès, l’apprentissage d’un métier technique permet aux jeunes d’acquérir des compétences directement exploitables. Un technicien qualifié peut exercer son métier sans dépendre d’un recrutement institutionnel, réduisant ainsi sa vulnérabilité au chômage et l’attente d’un emploi hypothétique.
Sans sous-estimer le parcours universitaire prestigieux de l’agronome, Jackson Jean Louis, rédacteur chez Explicite NET, soutient qu’il est souvent plus facile pour un technicien agricole de trouver un emploi que pour un agronome hautement qualifié. « Le monde est en pleine mutation et nous avons davantage besoin de jeunes formés à la technicité des choses », précise-t-il.

En effet, les métiers techniques favorisent l’auto-emploi et ouvrent la voie à l’entrepreneuriat local. L’électricien, le mécanicien, le plombier ou l’artisan peuvent créer leur propre activité, souvent avec des moyens limités, mais grâce à un savoir-faire solide. Ces initiatives, aussi modestes soient-elles, dynamisent l’économie locale, créent des revenus stables et génèrent parfois d’autres emplois. Chaque compétence technique acquise renforce non seulement l’individu, mais aussi l’économie dans son ensemble.
Par ailleurs, ces métiers s’inscrivent dans une logique d’utilité sociale majeure. Ils répondent à des besoins immédiats et permanents, apportant des solutions concrètes aux difficultés quotidiennes de la population. Dans des domaines comme la construction, la réparation et l’énergie, la demande est constante.
Dans un pays comme Haïti, où le chômage frappe massivement les diplômés universitaires, le métier technique apparaît comme un instrument pertinent de lutte contre la pauvreté. En permettant l’accès à un travail qualifié et productif, il participe à la réhabilitation de la dignité humaine et devient, au-delà de la survie, un vecteur d’autonomie, de reconnaissance sociale et d’épanouissement personnel.
Revaloriser les métiers techniques : un impératif national
Revaloriser les métiers techniques en Haïti ne relève ni d’un choix secondaire ni d’une simple question de reconnaissance sociale ; il s’agit d’un impératif national. Aucune société ne peut fonctionner ni se développer en reposant exclusivement sur un nombre limité de professions dites « prestigieuses ». Médecins, ingénieurs et avocats sont indispensables, mais ils ne sauraient à eux seuls assurer le fonctionnement réel de l’économie.
Toute nation repose sur la diversité des compétences. Les techniciens et artisans qualifiés sont ceux qui construisent, entretiennent, réparent et produisent. Sans eux, les infrastructures se dégradent et les services de base se raréfient. Prétendre orienter toute une jeunesse vers les mêmes filières universitaires crée un déséquilibre structurel, source de chômage, de frustration et de gaspillage de talents.

De plus, tout le monde ne peut ni ne doit devenir médecin ou ingénieur. Les capacités, les aptitudes et les aspirations varient d’un individu à l’autre. Forcer l’uniformité des parcours conduit à l’échec scolaire ou à l’inadéquation entre formation et emploi. Revaloriser la technique, c’est reconnaître la pluralité des talents et offrir à chacun une voie de réussite adaptée.
En Haïti, cette revalorisation est urgente tant les besoins en main-d’œuvre qualifiée sont immenses. Les secteurs stratégiques de l’eau, du transport, de l’agriculture ou de l’artisanat exigent des techniciens compétents. Négliger ces métiers revient à freiner le développement national et à accentuer la dépendance vis-à-vis de l’extérieur. C’est dans ce contexte que l’agronome James rappelle souvent qu’« il n’y a pas de pays sans paysans », soulignant le rôle crucial de la production locale.

En définitive, revaloriser les métiers techniques requiert un changement profond des mentalités et des politiques publiques cohérentes. Il est essentiel d’investir dans la formation, d’améliorer les conditions de travail et de garantir une reconnaissance sociale à ces filières. Loin d’être un choix par défaut, les métiers techniques constituent une immense richesse et une perspective d’avenir pour la jeunesse haïtienne. Les reconnaître à leur juste valeur, c’est admettre que le progrès d’une nation repose sur la complémentarité des savoirs et ouvrir la voie à un développement inclusif, fondé sur la compétence, le travail et la dignité.


