Seize années se sont écoulées depuis le séisme du 12 janvier 2010. Seize ans, et pourtant Haïti demeure figée dans l’ombre de cette tragédie. Ce tremblement de terre n’a pas seulement fracassé le béton : il a mis à nu la fragilité d’un État, la faillite d’une gouvernance et l’errance d’une nation laissée trop longtemps sans boussole. La véritable interrogation, aujourd’hui, ne porte plus sur l’événement lui-même, mais sur l’usage que nous en avons fait.
Plus de 200 000 morts. Des centaines de milliers de déplacés. Une capitale dévastée. Ministères, hôpitaux, écoles : en quelques secondes, l’État haïtien a perdu ses murs, mais surtout sa capacité régalienne à diriger et à protéger. Une génération plus tard, peut-on décemment affirmer qu’il s’est relevé ?
Une reconstruction en trompe-l’œil
Au lendemain du drame, les promesses ont afflué. Milliards de dollars annoncés, conférences internationales en chaîne, plans de reconstruction grandiloquents. Mais sur le terrain, la réalité est cruelle. Quelques infrastructures éparses, des projets pilotes sans lendemain et une litanie de chantiers abandonnés. Pourquoi une telle débauche de moyens pour si peu de pérennité ? Où se sont diluées les priorités nationales ? Port-au-Prince demeure une métropole rafistolée sans vision, dépourvue de plan urbain cohérent et livrée à l’insécurité.
La vérité dérange : la reconstruction a été confisquée. Captée par la nébuleuse des ONG, par les bailleurs de fonds et par des agendas extérieurs, souvent au mépris de la souveraineté haïtienne. Marginalisé, court-circuité, l’État n’a jamais pu, ou su, imposer son cap. Or, peut-on rebâtir une nation sans État fort ?
Le bilan est sans appel : le logement reste une urgence absolue, l’accès à l’eau potable un luxe, et la précarité le quotidien de la majorité.
L’institutionnalisation de la fragilité
Le séisme a décapité l’administration publique, emportant cadres et mémoires institutionnelles. Mais plutôt que de saisir l’opportunité d’une refondation, Haïti s’est enlisée dans une improvisation perpétuelle.
Transitions politiques chaotiques, réformes mort-nées, décentralisation fantôme. Qui tient réellement la barre ? Qui décide pour Haïti, et au nom de quelle légitimité ?
L’addiction à l’aide internationale a délocalisé les centres de décision. Des choix stratégiques ont été opérés hors sol, sans débat national ni contrôle démocratique. Cette dépossession politique a creusé le fossé de la défiance, érodé l’autorité de l’État et ouvert une brèche béante à l’anarchie actuelle. Si le séisme n’est pas la cause unique de nos maux, il a agi comme un accélérateur de particules sur un système déjà à bout de souffle.
Mémoire et responsabilité : sortir du déni
Le 12 janvier ne saurait être réduit à un rituel commémoratif. Il doit agir comme un miroir tendu à la classe politique, aux élites économiques et à la communauté internationale. Se souvenir est nécessaire, mais pour quelle finalité ?
Où est la reddition de comptes sur la gestion de l’après-séisme ? Qui endosse la responsabilité de cet échec collectif ?
Face à la crise sécuritaire et humanitaire actuelle, parler de “reconstruction” semble presque indécent alors que l’État lui-même vacille. Peut-on continuer d’empiler des palliatifs sur des ruines ?
Seize ans après, les décombres ne sont pas seulement matériels ; ils sont politiques et moraux. Le séisme nous a légué un héritage de rendez-vous manqués et de dépendances toxiques. La question, vitale, demeure : Haïti décidera-t-elle enfin de se reconstruire par et pour elle-même, ou se résignera-t-elle à survivre dans l’attente perpétuelle ?


