Haïti : Quand une nation abandonne ses femmes, elle signe sa propre faillite

Haïti n’est pas seulement un pays en crise. C’est une Nation qui laisse ses femmes se faire briser dans l’indifférence générale. C’est peut-être là son échec le plus grave, celui qui révèle non seulement une faiblesse politique, mais une véritable faillite morale.

Le 25 novembre, Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes, devrait être un moment de réflexion. En Haïti, cette date sonne comme un rappel brutal : nous n’avons rien fait, ou si peu, pour arrêter l’hémorragie.

Selon ONU Femmes, une Haïtienne sur trois a été victime de violences physiques ou sexuelles. L’UNFPA ajoute que 52 % des cas de viol enregistrés en 2023 touchent des jeunes filles entre 15 et 24 ans. Dans n’importe quel pays responsable, ces chiffres provoqueraient une crise nationale, des démissions, des réformes immédiates.

En Haïti ? Ils alimentent des rapports PDF que personne ne lit. Pendant ce temps, les viols collectifs se multiplient dans les zones contrôlées par les groupes armés, les violences domestiques se banalisent et les plaintes s’accumulent dans des commissariats qui n’ont ni lumière, ni papiers, ni volonté. Le Global Women’s Peace and Security Index classe d’ailleurs Haïti parmi les 10 pays les plus dangereux pour les femmes, un classement où figurent habituellement des nations en guerre ouverte.

Même dans une région déjà ravagée par les féminicides, avec 4 000 cas recensés en Amérique latine en 2023, Haïti se distingue par l’ampleur et la variété des violences : viols utilisés comme arme de contrôle social, harcèlement institutionnel, exploitation économique, violences domestiques non poursuivies, pression sexuelle dans les universités, les ministères et les fédérations sportives.

Ce n’est plus une crise : c’est un système.

Les Madan Sara, qui assurent plus de 60 % du commerce informel, se lèvent chaque matin pour nourrir le pays. Pourtant, une sur quatre déclare avoir subi extorsions ou violences sur ses trajets (FOKAL, 2023). Les fonctionnaires et les diplômées affrontent un harcèlement normalisé dans une administration où l’impunité est la règle. Les athlètes féminines ont, elles aussi, dénoncé des abus allant jusqu’à des réseaux d’exploitation.

Rien, ou presque, n’a changé. Le constat est simple : Haïti prospère sur le dos de ses femmes, mais refuse de les protéger.

Quand 70 % des plaintes pour harcèlement dans les institutions ne sont jamais traitées (Cour des Comptes, 2022), ce n’est plus une faiblesse administrative, c’est une complicité tacite.

Quand l’État laisse 200 000 femmes vivre sous le contrôle de groupes armés (OCHA, 2024), c’est plus qu’une incapacité : c’est une abdication.

Quand les tribunaux manquent de juges, de personnel féminin, de procédures, et parfois même d’électricité, aucun discours officiel ne peut rattraper cette réalité : Haïti a abandonné ses femmes.

La société haïtienne porte sa part de responsabilité. Dans les foyers, les églises, les écoles, les radios : le silence est devenu un mode de gouvernance. Les hommes qui violent, frappent, humilient sont rarement dénoncés. Pourquoi ? Parce qu’ils sont pères, pasteurs, prêtres, chefs locaux, policiers, professeurs. Parce que la communauté protège plus facilement un agresseur qu’une victime.

Il y a une dimension tragique dans cette contradiction : Haïti, premier pays noir libre, ne parvient pas à offrir la sécurité la plus fondamentale à ses citoyennes. Dessalines affirmait que la liberté n’est rien sans la dignité. Aujourd’hui, cette dignité est à reconstruire, non par nostalgie historique, mais par nécessité vitale.

La vérité qui dérange est que l’avenir d’Haïti dépend des femmes qu’elle refuse de protéger. Chaque pays choisit ses priorités. Certains investissent dans l’environnement, d’autres dans la technologie, la sécurité ou l’éducation. Haïti, elle, laisse mourir ses femmes en silence.

Pourtant, toutes les études sont formelles : protéger les femmes est le levier le plus puissant de stabilisation, de croissance et de développement. La Banque mondiale estime qu’un dollar investi dans l’autonomisation féminine en rapporte trois à l’économie.

Protéger les femmes n’est pas une faveur, c’est un impératif stratégique. Tant qu’Haïti n’aura pas compris cela, elle restera ce qu’elle est aujourd’hui : une Nation blessée qui refuse de guérir sa plaie la plus profonde, celle de ses femmes.

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