Depuis plusieurs années, l’échange de vœux au début du nouvel an suscite un débat en Haïti, voire du rejet, de l’hostilité ou de l’agacement. Beaucoup affirment, notamment sur les statuts WhatsApp, que ces paroles ne changent rien, que les années défilent sans amélioration réelle et que souhaiter une « bonne année » sonne creux face à une réalité marquée par l’insécurité généralisée, la pauvreté chronique et l’instabilité politique. Psychologiquement, cette réaction n’est ni gratuite ni méprisable : elle est l’expression d’âmes blessées, d’attentes stériles et d’une fatigue émotionnelle profonde.
Dans un contexte de crise prolongée, les mots finissent par s’user. Les Haïtiens n’ont que trop entendu de promesses, de discours et de vœux qui ne se sont jamais traduits en actes concrets. Pour certains, ces souhaits sont perçus comme une manière d’éluder la réalité, voire comme une forme d’hypocrisie. Pour d’autres, ce sont des paroles déconnectées de la souffrance tangible. C’est pourquoi les vœux peuvent s’apparenter à un réconfort bon marché s’ils ne sont pas accompagnés de gestes concrets, d’engagement ou de responsabilité. Refuser ces vœux, c’est donc dire implicitement : « Je ne veux plus de paroles sans actions ; je ne veux plus espérer pour être, une fois de plus, déçu. »
Toutefois, il serait injuste de réduire les vœux à des formules vides. Souhaiter le bien n’est ni une fuite hors du réel, ni une tentative de maquiller la crise par des paroles rassurantes. Ce n’est pas fermer les yeux, mais au contraire les ouvrir davantage sur la réalité telle qu’elle est, en murmurant avec conviction le sage adage : « Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir. » En fait, les vœux authentiques ne cherchent pas à minimiser la douleur ni à relativiser le calvaire quotidien de la population. Au contraire, ils prennent tout leur sens lorsqu’ils assument la gravité de la situation et expriment un désir honnête de changement, même si le chemin pour y parvenir reste obscur.
C’est précisément la gravité du contexte qui confère aux vœux toute leur valeur. Ils expriment le refus intérieur de considérer la crise comme normale ou définitive. Souhaiter un avenir différent, même lorsque les solutions semblent lointaines, c’est affirmer que le présent n’a pas le dernier mot. Ces vœux ne garantissent pas de résultats immédiats, mais ils maintiennent vivante la conviction qu’un changement est possible, que l’histoire reste ouverte et que la dignité humaine ne peut être perpétuellement bafouée par la violence, ni l’avenir confisqué par le chaos.
Il convient de reconnaître que tout changement commence par une vision. Aucun peuple ne se relève sans espérance, et aucune action collective ne naît d’un cœur totalement résigné. Même si les vœux ne suffisent pas à transformer la réalité, ils nourrissent l’élan intérieur qui pousse à résister au découragement. L’échange de vœux ne doit pas être une formalité vide, car il renvoie à une attente collective profonde : l’amélioration réelle des conditions de vie, la sécurité, le respect des droits humains, la justice sociale et l’exercice responsable de l’autorité.
Formuler des vœux, c’est refuser la résignation et regarder la réalité en face. C’est souhaiter que la peur cesse de gouverner le quotidien et que la vie puisse s’organiser avec clarté, sans la menace constante de l’insécurité. C’est espérer que les jeunes puissent envisager leur avenir sans être contraints à l’exode, que le travail honnête redevienne une possibilité réelle et que le bien commun prime sur les intérêts particuliers. C’est appeler à plus de solidarité qu’à l’indifférence, plus de courage qu’à la soumission, plus de vérité qu’aux discours creux. De tels vœux ne prétendent pas résoudre la crise par magie, mais ils rappellent que l’avenir d’Haïti ne se construira ni sans conscience collective, ni sans l’engagement réel des fils et filles du terroir.
En définitive, le problème ne réside pas dans les vœux eux-mêmes, mais dans l’absence de sincérité et d’engagement qu’ils cachent parfois. En Haïti comme ailleurs, ils n’ont de sens que s’ils deviennent une parole habitée, humble et ouverte à la responsabilité partagée. Souhaiter, oui, mais en manifestant une volonté d’agir, de servir et de ne pas oublier ceux qui souffrent. Formulons donc des vœux qui intègrent la solidarité et la conscience de notre situation. Par exemple : « Que cette année nous trouve plus unis, plus responsables et plus engagés pour notre pays. »



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