Il y a des dates que l’histoire grave à jamais dans l’âme d’un peuple. Pour Haïti, la bataille de Vertières le 18 novembre en est une ; on parle de la dernière bataille, le dernier souffle de courage, l’ultime assaut qui scella la naissance de la première République noire du monde. Ce jour-là, nos ancêtres ont prouvé que l’impossible peut devenir réalité lorsque la nation se lève d’un même cœur. L’autre date est le 15 Juin 1974, la journée de Manno Sanon.
Plus de deux siècles plus tard, en ce mois de novembre brûlant d’attentes et de doutes, un autre combat se prépare, cette fois sur une pelouse verte, sous les projecteurs. L’équipe nationale haïtienne de football s’apprête à jouer l’un des matchs les plus symboliques de son histoire récente.
Ce n’est pas seulement une rencontre sportive : c’est un écho moderne de Vertières, une bataille où l’honneur, l’espoir et la fierté se rencontrent. En Haïti, le football n’est pas qu’un sport. C’est une langue, une respiration, une manière de survivre aux jours difficiles. Depuis des décennies, dans les rues de Port-au-Prince, de Jérémie, des Cayes, dans les mornes, sur les plages, sur les terrains poussiéreux improvisés entre deux maisons, les enfants crient “Grenadye Alaso !” bien avant de savoir écrire leur propre nom.

Et lorsque l’équipe nationale joue, c’est tout un peuple qui s’arrête. Dans les tap-taps, les radios grésillantes se transforment en cathédrales vibrantes. Dans les maisons, les cris mêlés de stress et de fierté fusent à chaque accélération. Dans les quartiers, on sort les drapeaux, on peint les visages, et même les voisins qui se disputent habituellement se retrouvent côte à côte parce que le football unit là où tout semble diviser.
À la veille de ce match capital, la date du 18 novembre résonne comme un rappel, comme un souffle venu des profondeurs du passé. Les Grenadiers joueront avec la mémoire de Vertières, avec l’esprit d’un peuple qui a refusé de plier, même face à l’indicible. Les joueurs haïtiens le savent : ils portent plus qu’un maillot. Ils portent une histoire, une bataille, une promesse. Ils savent que sur leurs épaules reposent les rêves d’une île qui traverse l’un des chapitres les plus sombres de son existence moderne. Pourtant, malgré tout, le drapeau bleu et rouge continue de flotter dans les cœurs. Pour un pays meurtri par la violence, l’instabilité et l’incertitude, une qualification à la prochaine Coupe du Monde serait plus qu’un exploit sportif : ce serait un soulèvement émotionnel, un souffle d’oxygène national. Ce serait un moment capable de redonner de la lumière là où il n’y en a presque plus.
Imaginez Haïti qualifiée. Juste pour une seconde : « An nou imajine moman saa ». Imaginez les rues, les sourires, les chants qui traversent les villes et les campagnes. Imaginez les enfants qui, pour la première fois depuis longtemps, rêveront d’avenir. Imaginez une diaspora vibrante, unie, du Canada aux États-Unis, de Paris à Santiago, portant haut les couleurs du pays. Ce serait un symbole puissant : celui d’une nation qui, même blessée, peut encore se lever, courir, marquer, célébrer.

Il y a quelque chose de presque magique dans la manière dont le football rassemble les Haïtiens. Quelles que soient les différences, quel que soit le chaos autour, le ballon reste un refuge. Il traverse les frontières sociales, il soigne sans médicament, il donne une raison de sourire même quand la réalité manque de douceur.
Dans un stade, sur une plage, dans un quartier ravagé par les difficultés, le football devient un langage universel. Et pour 90 minutes, les blessures du pays s’atténuent, remplacées par des chants, des espoirs et un rêve partagé. Le prochain match de l’équipe haïtienne n’est pas seulement une rencontre sportive. C’est un chapitre que la nation écrit en direct. Une chance de montrer au monde entier que Haïti, malgré tout, reste debout. Que ses Grenadiers sont, comme leurs ancêtres avant eux, prêts à se battre avec cœur, discipline et fierté.
Le 18 novembre, Vertières ne sera pas seulement une page de livre d’histoire, ce sera une source de force. Et si Haïti gagne, ce ne sera pas seulement un but marqué… ce sera un peuple entier qui avance d’un pas vers l’espérance.
Ce mardi 18 novembre, tous ensemble : Grenadye alaso, pour Haïti, pour l’histoire, pour l’avenir, ann ale.



One Comment
C’est bien pensé M Jean Louis. J’ajouterais, il ne suffit pas d’y rêver. Ou encore, imaginer cette victoire doit être alimentée par une foi ardente qui nous fera vibrer au point, suivant les lois méconnues de la nature, de décupler la volonté et les capacités de nos Grenadiers.