Chaque 7 février rappelle au peuple haïtien une promesse jamais totalement tenue : celle d’un État au service de la nation, garant de la sécurité, de la dignité et du droit de choisir ses dirigeants. Le discours du Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, prononcé à l’issue du mandat du Conseil Présidentiel de Transition (CPT), s’inscrit dans cette longue tradition de paroles solennelles qui cherchent à conjurer l’incertitude politique par la force des symboles.
Le message est clair : l’État continue, l’État tient, l’État reprend sa place. Mais pour une population enfermée chez elle par la violence des gangs, déplacée, appauvrie et souvent abandonnée, une question s’impose : où est cet État dans la vie quotidienne des citoyens ?
Le discours mobilise avec habileté les grands mots de la République : « continuité, souveraineté, unité nationale ». dans un pays où ces concepts restent trop souvent abstraits. À force d’être invoqués sans être incarnés, ils risquent de perdre leur pouvoir mobilisateur. La reconnaissance des efforts du CPT, bien que politiquement élégante, ne peut masquer l’échec fondamental de la transition : l’incapacité à sécuriser le territoire et à organiser des élections crédibles dans les délais annoncés.

La feuille de route proposée, « Sécurité, Élections, Redressement économique », sonne juste. Mais elle ressemble davantage à une litanie bien connue qu’à un véritable plan de rupture. Les Haïtiens ont déjà entendu ces promesses, parfois formulées avec encore plus d’emphase. Ce qui manque aujourd’hui, ce ne sont pas des slogans, mais des engagements vérifiables : des dates, des responsabilités clairement établies, des mécanismes de reddition de comptes.
L’engagement du gouvernement à traquer les gangs armés « sans relâche » mérite d’être interrogé avec lucidité. Car les gangs ne prospèrent pas dans le vide. Ils sont le produit d’un État défaillant, de complicités politiques, économiques et institutionnelles longtemps tolérées. Sans volonté affichée de rompre avec ces réseaux, sans poursuites judiciaires contre les financiers et les protecteurs de la violence, la promesse sécuritaire risque de se réduire à une opération de communication de plus.
L’annonce d’un plan humanitaire d’urgence reconnaît enfin l’ampleur de la détresse sociale. Mais l’urgence humanitaire dure depuis des années. Elle est devenue la norme dans un pays où l’assistance remplace progressivement l’action publique. La dignité ne peut être distribuée sous forme de kits ; elle se construit par l’accès durable à la sécurité, à l’école, à la santé et à l’emploi.

L’appel à l’unité nationale, s’il est nécessaire, ne peut être un simple mot d’ordre. L’unité ne se décrète pas depuis les hauteurs de l’État ; elle se bâtit par la justice, l’inclusion et la vérité. Les jeunes, les femmes, les paysans, les quartiers populaires et la diaspora n’ont pas seulement besoin d’être invités à un « pacte républicain » : ils doivent être associés aux décisions, entendus dans leurs revendications et respectés dans leurs droits.
Quant à la communauté internationale, son rôle demeure ambigu. Le soutien extérieur est indispensable, mais il ne peut éternellement servir de substitut à une souveraineté effective. À force de dépendre des autres pour assurer sa propre sécurité, l’État haïtien affaiblit le contrat de confiance avec ses citoyens.

Le discours du 7 février pose donc une alternative claire : soit il marque le début d’une rupture réelle avec les pratiques du passé, soit il rejoint la longue liste des déclarations solennelles sans lendemain. Le peuple haïtien n’attend plus des paroles fortes ; il attend des actes courageux. Il n’attend plus des promesses ; il attend des résultats.
L’État affirme qu’il reprend sa place. Les citoyens, eux, attendent qu’il prouve enfin qu’il n’a jamais cessé de leur appartenir.

